LE CARNET 



note 36.
Illes ont voté pour la suppression du peuple des récitant·es et des réciteur·ses. Ille ont annoncé cela tout à l’heure, et la nouvelle est passée sans embûche. Comme une lettre à la poste des paroles faciles et performatives. Illes disent et on acte. « Il n’y aura plus d’autres récits que ceux de nos écrivain·es d’état » (à les comprendre: publicitaires). Il a suffi que les conservateurs arguent sur les dissidences et multiples problèmes que faisaient peser sur le gouvernement les écrits poétiques et fictionnelles. Nous avons besoin d’union a dit d’une voix lugubre et pleine de rocailles le porte-parole du Grand Rassemblement. Nous sommes attaqué·es par celleux que nous croyions avoir intégré·es en notre sein a dit une autre. Nous ne pouvons plus nous permettre d’écouter les contre-récits sans rien dire a poursuivi un plus petit, l’air chauve, le bide rebondi sur sa table comme une balle de ping-pong. Mais qu’est-ce qu’on fait des classiques a dit un vieux Monsieur la moustache dans les guiboles qui semblait affecté par les propositions des autres membres de l’assemblée de soit-disant sages. On peut pas faire deux poids deux mesures a répondu le porte-parole du GR. Faites ça chez vous si vous le voulez, mais n’omettez pas d’entraves à nos nouveaux rêves. Nous devons construire le monde de demain, et malheureusement pour elles, les ruines du passé n’ont rien à voir là-dedans a dit quelqu’un au fond, tout en s’avançant. C’était le nouveau prophète à cravate. Puis il a continué comme cela, je suppose, par un long monologue, à l’éloquence toute bien faite. Puis la nouvelle a été annoncé sur la chaîne publique, relayée par les chaînes privées. Ça n’a pas dû faire trop de remous. De toute façon la littérature s’écrira toujours, sous le manteau. On ne peut pas arrêter ce qui s’écrit. On peut arrêter un homme, mais une idée ?
Le théâtre, par contre, c’est moins sûr. Déjà abâtardi depuis quelques années par les injonctions contraires à renouveler son public, il s’est perdu dans le populisme spectaculaire. Persistent encore quelques formes, transcendantales pour la plupart, ici et là. Mais le mal était déjà fait depuis longtemps.

Je repense encore à mon héron cendré. Que deviendra-t-il si son miroir lui est ôté ? Que va-t-il faire de sa vie ?

    J’ai appris que des gens comptent bien montrer leurs désaccords. Illes se réunissent ce soir dans un ancien théâtre municipal, fermé depuis que l’extrême droite a pris la tête de la municipalité. Ça pourrait peut-être partir de là ? Le renversement du système ? Je n’ai pas encore l’heure. Tout cela semble très confidentiel. C’est une amie qui m’a appris l’initiative. J’irai. Je crois. Je ne peux consentir à vivre sans Art. Dans ma bibliothèque un nombre certains de poètes et poétesses me regardent. Pour ce qu’illes m’ont appris du monde, je leur dois bien ça. Ma solitude ne serait pas ma solitude sans eux, à peine un isolement forcé. Et je n’aurais pas survécu je crois, aux années qui passent, sans le réconfort de leurs écrits. Et je n’aurais été, en fin de compte, qu’une existence sans carapace, si les nombreuses pièces auxquelles j’ai pu assisté ne m’avait pas offerte une armure pour affronter le monde. S’il faut se battre pour la survie de ce qui est toute autre chose que de la survie, je le ferai.