LE CARNET 


 


note 1.
Ce soir, un héron cendré m’a dit adieu.

J’étais devant le lac, dans le parc de la ville, là où les dernier·es joggers terminent leur course, comme des canards, tou·tes prêt·es à s’éventrer les poils contre les cinquante centimètres d’eau du bassin aquatique.
Les lumières des lampadaires caressaient la flotte verdâtre croupie, comme la lune sur des cheveux blonds. Je devais être plongée dans mes pensées, espérant trouver la clairvoyance, l’analyse judicieuse de la pièce de théâtre que je venais de voir, et que je n’avais pas forcément appréciée. Apprécié, oui, en moi-même, je me disais toujours cela, comme une adolescente devant un jouet à Noël. Bien que j’essayai de me dégager de tout jugement simplement affectif, je crois que je ne réussis jamais cela. Au sortir d’une pièce, deux émotions tiraillaient ma réception: l’affection la plus profonde ou la désaffection la plus totale.

Mon regard balayait l’eau, comme s’il tentait de voir au travers d’elle, la pierre sur laquelle sa densité reposait. Comme si, en sondant l’eau, mes yeux tentaient de rentrer au plus profond d’eux-mêmes, espérant y trouver une réponse et un choix définitif: entre affection et désaffection.

La pièce était une réécriture. Ce n’était pas vraiment joli. Ce n’était pas vraiment intéressant. Ce n’était même pas vraiment du théâtre. Peut-être était-ce une performance d’acteur·ices, où gesticule devant un public immobile un corps plus souple et plus mobile que les autres (un corps de jeune homme; il y avait cet acteur, à la facilité si violente, qu’on l’aurait giflé si l’on avait été sa mère), un corps donc plus irradiant, parce que plus jeune et moins empêtré de travail. Je ne dis pas par là que la plupart des spectateurices dont je suis -me semble-t-il- la parfaite représentation ont les mains noirs du cambouis de la misère. Je n’omets pas le privilège de me voir accorder une place à l’année dans la plupart des théâtres de la ville. Mais est-ce pour cela qu’un jeune éphèbe doit se permettre une gesticulation -certes preuse et héroïque- alambiquée, comme si nous en étions nous aussi incapables ? Si je voulais du sport, j’irais au stade de foot. Si je voulais de l’affrontement physique, j’irais à la boxe.
Cette pièce était peut-être simplement du spectacle. Le metteur en scène, je crois, était un homme connu, qui portait l’écharpe comme d’autres l’uniforme, mais n’avait pas dû être vraiment inspiré par cette pièce, montée trop vite, écrite trop tardivement dans la vie d’un auteur classique. Je ne sais plus si c’était du Racine, du Quisnault, ou bien même du Corneille, je crois que c’était français, un vieux français. Non pas que les classiques n’apportent pas leur part de partition au partage sensible du monde, mais je me suis toujours plus à croire que les pièces les plus intéressantes des dramaturges que nous admirons tou·tes, étaient leur première. Jamais rien ne rivalisera avec le Baal de Brecht.
Et donc, cette pièce, que je n’avais pas forcément apprécié, ni même envie de garder en mémoire, que je jetterais bientôt aux oubliettes de ma vision, comme le petit cône en carton qui maintenait les quelques marrons achetés à la sortie du théâtre, cette pièce m’avait amenée à me retrouver ici, à cette heure de la nuit, là où le parc deviendrait bientôt le lieu de rassemblement de présences marginales.

Pourtant, peut-être me mentais-je à moi-même et avais trouvé dans cet acteur grandiloquent, presque pédant, un masque de ma lente et profonde inaction, moi qui n’étais, en définitive, qu’une spectatrice, dans ma vie, dans mon travail, et au théâtre également ?

En temps normal -en temps de vide-, à la sortie de mon travail, je n’aurais sans doute pas eu l’énergie de faire un détour par le parc, mais surtout, je ne m’y serais jamais retrouvée à une heure pareille de la nuit. J’aurais simplement rejoint l’emplacement de mon domicile, peut-être en m’arrêtant sur le chemin du petit PMU en bas de ma rue, serais remontée dans mon appartement, me serais fait la cuisine, et me serait endormie, la tête enlarvée de problèmes professionnelles. Et peut-être aurais-je rêvé, d’un quelconque échappatoire, d’une île, d’un corps, d’un paysage soudain et sauvage.

Or, je devais bien me rendre à l’évidence, qui si j’étais ici, dans ce parc, à cette heure-ci, c’est que j’y cherchais quelque chose. Quoi, je ne savais pas. Qui, encore moins. Une réponse peut-être, ou bien au contraire, la bonne question…  Les premiers vers de la Solitude me revinrent: « Si vous marchez dehors, à cet heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m’en chasse pas, c’est que j’ai ce qu’il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi. »

    Au bout de quelques temps passés le regard hagard, à scruter dans le cul d’un canard ce que la scénographie de ce spectacle -dont j’avais oublié même le nom- avait produite en moi, un jeune homme, titubant, s’approcha de moi.

-Vous auriez pas du feu ?

D’habitude, lorsqu’une telle demande me parvient, je ne réponds pas. Je ferme les yeux. Chante ma chanson préférée, et attends que cela passe. Mais l’homme paraissait insistant, insistant et perdu, et puis l’heure n’était pas franchement propice à l’affront. Les derniers joggers transpiraient leur course dans l’eau. Deux amant·es terminaient d’essuyer leur bave. Les anonymes désirant·es n’avaient pas encore pris leur quartier.
Nous étions dans l’entre-deux. J’étais seule. Et lui: étrangement étrange.

-Vous auriez pas du feu ? redit le type
-Désolé, je ne fume pas…
-Je suis comme un oiseau moi…

Je crois que c’est à ce moment là que je me souvins du titre de la pièce. L’Aiglon, et de son auteur: Edmond Rostand. Et je crois que la pièce ne procédait pas du tout d’une réécriture. Je crois que je n’avais pas vraiment regardé la pièce. Je crois que je n’en n’avais regardé que l’acteur.

-Je suis un héron, moi, un héron cendré

Et je compris à ces mots qui était cet homme. Je redressai le regard. Il avait les yeux comme injecté d’un sang battant le coeur en pulsation explosive. Je souris presque confuse. Le héron cendré s’assit à côté de moi, posa sa tête sur le creux de mon ventre. Je crois qu’il cherchait une maman pour apaiser ses maux. Je crois même qu’il était comédien pour cela. Je crois même que ce que j’avais cru reconnaître comme une forme pathologique d’orgueil n’était rien d’autre qu’une peur éventrative de mourir. Je posai mes mains contre son front. Sa tête était chaude comme un braséro.

Je ne suis rien d’autre qu’un miroir me dit-il. Je ne sais que refléter. Je n’ai pas d’épaisseur. Je ne suis rien d’autre qu’un reflet.

Et devant la douleur de ce héron cendré, je ne pus prononcé mot. Nous restâmes là, longtemps. Je ne lui parlai même pas de la pièce. Nous nous quittâmes sans circonstance, et gardai longtemps son reflet dans ma mémoire.

C’est ce reflet là que je porte encore en moi, et qui me pousse à écrire ce carnet.