CHAPITRE DIX


 


La nuit est lourde, comme une pierre tombale.

Ça fait plusieurs mois que ça dure. Depuis l’accouchement. Que Franca ne dort plus. Ou par intermittence. C’est pas la petite. C’est le monde autour. Qui la tracasse. Comme une épine dans le pied. C’était pourtant ce qu’on s’était dit: « cette gamine sera le symbole d’un autre monde possible. On en fera une guerillère. » Mais le monde a sorti l’artillerie lourde ces derniers temps. Des mesures de plus en plus autoritaires et liberticides.
C’est peut-être une chose que nos aïeux n’avaient pas compris: la liberté sans l’égalité, c’est l’abondance des injustices.

Une fois couchée, quelques heures après la représentation, Franca se retourne toujours dans le lit, et puis au bout d’un moment comme ce n’est pas supportable, pour moi qui profite de la nuit pour recharger les batteries, elle se lève et z’yeute les écrans. Moi j’ai besoin de mes cinq heures minimum de sommeil. Sinon je tiens plus. Y parait qu’à une époque les gens prenaient jusqu’à sept heures de sommeil, voir neuf au dix-neuvième siècle. C’est des choses pas matérielles, mais c’est quantifiable quand même ce que la société marchande a produit sur nos songes. Des songes de plus en plus courts. Des rêves de plus en plus réduits. Est-ce qu’un jour, on ira jusqu’à la disparition des rêves ? De ces derniers signes non-rentables ? Est-ce qu’une société qui ne rêve pas est une société souhaitable ?
Une fois qu’elle est debout, c’est réseau libre et forum queer. Parfois elle sort dehors, regarder le ciel, ces étendues anciennement sauvages dévastées de nuées d’avion. Un soir j’ai fait mine de dormir et je l’ai observée, en douce. Elle s’était assise sur un petit rocher, contemplait les étoiles et leurs parlait. Comme si elle était la dernière, l’une des dernières, voix encore existante qui pouvait éviter que le ciel ne nous tombe sur la gueule. Mais c’est inévitable. À l’allure qu’on achète les planètes, qu’on cartographie le ciel en compagnie aérienne, bientôt y’aura plus que cette solution là: que le ciel se venge. Je ne sais plus exactement ce qu’elle lui récitait, mais cela semblait prononcé dans une langue étrangère.

Mais ce soir, en lieu et place de tout cela, un cri, strident.

Je me lève. J’ai toujours peur que ça ne soit Elfriede. Qu’il ne lui arrive quelque chose pendant la nuit, dans cet espace-temps où nous ne la surveillons pas, mais la petite dort dans son couffin comme un framboisier d’hiver.
Franca est debout devant son ordinatueur (J’ai invité ce néologisme, ça la fait rire de temps en temps).

    -Qu’est-ce qu’y a ?

Elle pointe du doigt l’écran. Elle a cette profondeur des tragédiennes dans l’index. Je ne comprends pas immédiatement. Je mets du temps à comprendre. En m’approchant et en reconnaissant son visage et le mien.

    -Qu’est-ce que c’est ?
    - À ton avis…

La page est ouverte sur le site du gouvernement. Nos visages, dessinés en portrait-robot, avec d’autres inconnus, défilent devant un fond rouge, accompagnés d’un bandeau déroulant: « Voici les portraits des Illustres recherchés pour représentation interdite en milieu privé».

C’est la première fois qu’on nous cible, personnellement. La menace n’a jamais été aussi certaine. Mais il faut dormir. On a vu pire. On a déjà connu des traques. Des guet-apens d’AF et on s’en est toujours sortis.
Franca pleure de rage

    -Ça va aller…
    -Tu vois rien toi ?
    -Quoi ?
    -Illes nous traqueront jusqu’à la fin. Jusqu’à ce qu’on disparaisse
    -Attends mais…
    -Tu crois qu’Elfriede survivra toi, sans nous…
    -Mais Franca mais…     
-Franca quoi ? T’es trop idéaliste toi… Tu te rends pas compte… Ce qu’on risque … C’est la première fois qu’illes nous ciblent personnellement …  Illes savent qui nous sommes … Illes vont nous traquer jusqu’à ce que nous disparaissions …

Puis l’écran s’active. Une femme, le visage léchée, les yeux fixes au gibier, apparaît à l’écran. C’est la porte-parole du gouvernement. Tout est millimétré. Elle a répété ses gestes. Elle allume son micro, pose ses fiches contre son pupitre. La sentence tombe.

« Cher peuple, aujourd’hui un vaste plan de purification de notre société va être lancé… Dès demain, Illustres, Autonomes et Boaliens seront sans relâche poursuivis jusqu’à ce qu’il n’en n’existe plus un·e. Sachez que nous serons conciliant·es avec celleux qui se rendront avant que nous ne les trouvions. Pour les autres, nous choisirons en temps et en heure les sanctions les plus appropriées selon notre code de loi martiale. ».

Puis l’écran se noircit. La transmission s’achève.

Je reste un temps, hagard et perdu, les yeux sur l’ordinatueur. La porte claque.  Quand je me retourne, Franca est déjà loin, marchant à travers la plaine. Je décide de la laisser seule, et me recouche. Elfriede a poussé un cri, du fait de nos haussements de voix. Je la prends dans mes bras. Elle a froid. Ses petits poils de bras sont tous hérissés. Je la couche tout contre moi. Franca ne reviendra pas de la nuit. De cette dernière nuit que nous n’avons pas passé ensemble.

 

Je crie. Dans mon sommeil.

Me voilà le cul au sol. La langue rapeuse d’Erwin contre la barbe.

    -Reposé ? demande la spectatrice  

Vautré à l’arrière de la caravane j’étire un regard embué
 
    -On peut y aller ? L’ingénieur nous attend

Je reprends place à l’avant. Ne pouvant m’empêcher de penser à cette disparition nocturne de Franca. Elle n’aurait jamais pu nous livrer. Sauf si elle pensait que cela pouvait nous sauver … J’empire de doute.

-Des nouvelles de Dyonise, demande la spectatrice par la cibie à la première voiture du caravansérail
-Négatif, répond Kolte

On sait ce que ça veut dire. Ce soir, on jouera pour lui.