CHAPITRE NEUF



-On n’était pas là depuis cinq minutes qu’on a entendu un bruit sourd et étrange, comme une porte métallique cognée à mains de géant, plusieurs fois. J’étais installée dans la cuisine en train de préparer un plat pour les petits vieux au premier étage -de la viande azotée que j’avais retrouvé dans le frigo- et j’ai entendu sa voix, sa voix qui m’a dit: « Cours. Te retourne pas. Cours ». Je suis passée dans le salon. C’est là qu’il était affairé à réparer une horloge mécanique qui n’avait plus l’envie de piler le temps. J’ai vu l’horloge tomber au sol. Ses chiffres ruiner la performance synthétique de l’harmonie colorimétrique du tapis. La grande aiguille s’abattre comme une vague sur le sol duveteux recouvert d’une moquette grand standing. J’ai voulu crier mais ma voix n’a pas eu le temps de sortir. Dyonise m’a dit « cours », en me montrant la fenêtre entr’ouvert. J’avais eu la présence d’esprit de l’ouvrir. C’est à ça qu’il m’avait formé: anticiper les risques, sachant que le risque zéro pour les comme nous n’existait pas. Se prémunir d’une ouverture dans les maisons que nous hantions le temps d’un repassage ou d’une intervention ménagère.
Les bruits cognaient de plus belle.
Tétanisée par la peur, je n’arrivais même plus à bouger. Quand les coups de géant ont fracassé la porte métallique, les petits vieux à l’étage ne se sont même pas réveillé·es. Ils n’étaient probablement pas là ou bien mort·es depuis longtemps, oublié·es dans leur couche et leur pierre tombale de fortune.
C’était sans doute un piège.
Dyonise s’est approché de moi, et m’a recouvert les yeux de son bandeau numérique. Puis il m’a pressé les tempes, pour être sûr que je comprenne et que j’imprime derrière ma rétine et a continué de dire: « Cours. Dehors. Enlève le bandeau une fois passée les radars. Retourne aux caravanes. Préviens les autres et ne revenez pas. Illes savent qui nous sommes. Illes doivent avoir quelqu’un·e parmi nous. Illes savent qui nous sommes ». Il n’arrêtait pas de répéter ça.
Puis… ses lèvres. Le goût sucré de ses lèvres venues l’espace d’un songe compléter les miennes… Puis… J’ai senti comme des gerçures… Ça devait être déjà le début de la paralysie… J’ai vu la marque de la gégène sur son front… Alors Dyonise a couru sur les gardes qui franchissaient la porte … Puis … Je ne me souviens plus…
-C’est pas grave, dit la spectatrice, en lui tapotant sur l’épaule
-Et après ? fait Kolte, dubitatif de son histoire
- Je ne me souviens plus…

    Ça faisait bien une demi-heure qu’elle était là. Posée sur la première marche branlante de la caravane, à autopsier le silence autour d’elle. À nous regarder comme un chien de faïence aboie sur la vitrine. Elle avait rassemblé ce qui lui restait de force pour réagencer, réorganiser sa pensée, et nous livrer celle-ci, comme elle lui revenait. Par image et à-coups. Aucun souvenir des tirs. Elle n’arrivait plus à savoir par quel effort elle s’était retrouvée ici, le t-shirt déchiré, le bras en sang et la cheville rouge d’une tomate coeur-de-boeuf sur-alimentée. Elle savait simplement cela: que Dyonise l’avait sauvée d’une douleur atroce et de tortures plus qu’inimaginables.
Une chose était certaine. Illes en avaient encore eu un de plus. Un de celleux qui suivait la troupe depuis le début. Dyonise. On osait pas imaginer ce qu’illes allaient pouvoir lui faire. Au pire: la vision des corps d’Autonomes dans l’interstice nous revenait en mémoire. Au mieux: chacun·e son tour regardait la petite cicatrice au milieu de ma gorge que des gardes avaient réalisé durant ma captivité et qui m’avait enlevé à tout jamais le droit à la parole.
Une chose était certaine. Nous n’étions plus bien nombreux, et leur purge, petit à petit, portait ses fruits. Effectivement, illes n’y avaient pas été d’un coup, comme tout Etat totalitaire l’aurait fait, mais petit à petit. Tout d’abord par des baisses de subventions publiques, des décrets, des demandes de rentabilité, des ouvertures au marché privé, des lois d’application, puis par des interdictions, d’abord de représentation les dimanches, puis les jours de show télévisés et de grands rendez-vous sportifs, puis quand cela leur sembla utile, tous les jours, sans exception. Je ne suis pas sûr et certain que nos aïeux aient anticipé cela: la chute du domaine de l’imaginaire. La mort de la pensée préfiguratrice et transformatrice. Notre disparition fut lente et démocratique

    -Si… reprend Agathe
    -Quoi ?, demande Kolte

Et là voilà qui me fixe, avec plus d’insistance qu’il n’en faudrait pour tanner un catcheur mexicain dans sa combi latex..

    -Mais je suis pas sûre…
    -Quoi, refait-il, le visage en ma direction…

Un silence s’installe. Pesant. Lourd. Je fixe Erwin, qui fixe la balle numérique au loin, le groupe d’enfants répétant inlassablement les mêmes passements de jambes. J’espère qu’elle ne va pas-

    -Je crois que j’ai vu Franca

Je me retourne l’air de pas en vouloir et m’approche d’elle, d’un pas sûr et décidé. Elle ne se rappelle plus de comment elle est arrivée ici, mais se souviendrait de Franca ? Caliban s’interpose avant que je ne lui adresse un aller-retour qui n’aurait pas été sympa à voir.

    -Tu la touches. Je te shoote, me fait-il

Le gamin paraît un roc.

-On se calme, hein. On redescend là, dit la spectatrice histoire de couper court toute volonté belliqueuse. Comment tu l’aurais vu ?, demande-t-elle

Je ne veux rien savoir. Je m’éloigne, profite de la curiosité d’Erwin pour m’approcher à mon tour du petit groupe d’enfants jouant au foot. J’entends Agathe au loin raconter ce qui lui revient. Je ne veux rien entendre. Elle raconte sa chevelure rouquine. L’odeur musquée de sa peau. La petite tâche de naissance fondant vers le vert sur sa joue gauche. Elle raconte les moindres détails de ce visage, qu’elle a elle-même connu. Elle raconte la cicatrice au coin de son oeil droit, celle la même qu’elle s’était faite une nuit en jouant Clytemnestre tentant d’assassiner Agamemnon dans sa baignoire, et de combien nous avions ri. Elle raconte tous ces traits que nous connaissons tou·tes. Je ne peux m’empêcher de hurler, mais rien ne sort. Le souffle bloque derrière la glotte, et dans ma gorge déjà se comprime les aliments avalés la veille. C’est toujours cela lorsqu’un cri veut sortir, je vomis.
Je bile, et tandis que je bile, Erwin se met à aboyer, vers une forme, de l’autre côté des grilles, semblant se rapprocher de nous. J’ai à peine le temps de relever la tête que Kolte est déjà sur le toit d’une des caravanes à humer ce qu’y se passe.

    -Merde…
    -Quoi ? dit la spectatrice
    -Rentrez à l’intérieur…
    -C’est quoi ?
    -Des A.F…
    - Comment illes nous ont trouvé ? demande Caliban

Allez savoir. Je jette un regard sur Agathe et sur la spectatrice. Y aurait-il une taupe parmi nous ? Je repense à ces fantômes tout juste réapparus: Elfriede … Franca … Pourquoi réapparaître aujourd’hui ? Il ne peut s’agir d’une coïncidence …

Erwin hurle à la mort à l’approche des formes qui se dessinent à présent avec plus de netteté. Le front gras à pisser de la graisse. Leur crâne rasé à téter du lait maternel. Les anti-fictions courent en notre direction.

    -Faut y aller… dit la spectatrice
    -Y manque un conducteur dit Agathe, en montrant la R11 et la place laissé vacante par l’absente de Dyonise
    -Calib’… dit Kolte en le désignant
    -Mais… Je sais pas conduire…
    -On apprend en faisant

On a à peine le temps de monter dans les bagnoles qu’on entend les AF escalader les grilles de la zone. On allume le contact, appuie sur le champignon. Erwin a rejoint Arlequin à l’arrière de la caravane. Kolte conduit seul. Caliban apprend vite, à côté de sa mère. On laisse là la Mégapole pour l’instant, direction le prochain puy.

Derrière nous, les AF sont déjà rejoints par des Autonomes, sûrement au courant de leur routine et de leur ratonnade. Une rixe s’engage déjà. Dans la poussière des moteurs on distingue à peine les corps, s’échapper par ci par là de la fumée jaunâtre. Une fois éloignée du danger, la spectatrice me demande:

    - T’étais au courant, pour Elfriede ?

Je regarde la route. Espérant un barrage de gardes qui m’obligerait à détourner l’attention

    -Qu’elle était une boalienne, tu le savais ?

J’expie de la tête.

-Si Franca est vraiment ce qu’a dit Agathe, ça veut dire qu’à vous trois, vous feriez une fine petite équipe…

Franca est morte. Agathe dit n’importe quoi. Je l’ai vu. De mes yeux. C’est même le dernier son que j’ai pu sortir. Un cri. Un long cri définitif devant son corps, alité. Franca est morte. Si elle est revenue, ce ne peut être qu’en fantôme. Comme Elfriede d’ailleurs.