CHAPITRE HUIT
 


On est retourné·es aux caravanes. On n’a pas bronché du trajet. Kolte et la spectatrice n’ont même pas parlé d’Elfriede, ni de l’épisode de l’interstice et des costumes qui manqueront ce soir. Ni même des Autonomes, ni même des gardes, ni même de la purge. On est rivé·es au derrière du cuissot d’Erwin qui galope plus que jamais à travers les portes digitales. Le pire nous tient en tête: un faux employeur virtuel où Agathe et Dyonise se seraient fait prendre. On imagine le sang. La scène. On virtualise tou·tes ce qu’il pourrait en être. Et si, à Agathe aussi, quelque chose lui était arrivée ? Je ne m’en remettrais pas.

Le bandeau sanguinolent - preuve sans coupable- a été retourné pour empêcher à Arlequin de se perdre dans les rayons illimités et les publicités intempestives des couloirs digitaux. F.10. Du latex à prix d’or. F.09. À gauche : stèle de l’ancien Hotel-Dieu. F.08, 07, 06. Devant nous : vestige de la Comédie détruite, jamais reconstruite. D.17. Venez participer à la grande tombola pour être les premiers à investir Jupiter. Couloir D.03. À droite : bastion social des anti-fictions. Couloir C.01. Les espaces s’enchainent et se ressemblent. Les couloirs se perdent et s’intersectionnent comme les artères d’un grand mall. On y arrive bientôt. Porte B.7. La peur halète nos mouvements, redoublée des sirènes qui tonnent dans le ciel sans fin du plafond-rétina.

La porte s’ouvre. Les R11 semblent pioncer d’un sommeil de pierre. Je scanne l’horizon. Le thermographe n’indique aucune source de chaleur. Dyonise et Agathe ne semblent pas là. C’est Arlequin, qui, les yeux bandés, suivi d’Erwin, court le premier en direction d’une de nos caravanes.

    -M’man?, crie-il
    -Arlequin, doucement… dit Caliban, en lui suivant à la trace  

    L’infrarouge fait un bruit de fanfare, lorsque le scan se pose sur la caravane où Arlequin vient de disparaître. La caméra thermique indique la présence dans la caravane d’un corps, recroquevillé sur lui-même, puis d’un deuxième et d’un troisième lorsqu’Arlequin et Caliban pénètrent à l’intérieur. Avec Kolte, on court à notre tour, avant de ralentir aux abords de la caravane. Et si c’était à nouveau un piège ?
La spectatrice semble plus prudente, les mains serrant sec son carnet de prises de note. Je repense au regard étrange d’Elfriede tout à l’heure à l’adresse de l’octogénaire. Que voulaient-ils dire, ses yeux ?

Kolte hume dans l’air la présence ou non du danger. Au loin, des jeunes à la lisière, juste en dessous du grand pont, tapent de leurs pieds francs dans une balle numérique. Des cages en toile de jute fabriquées mains terminent l’espace de jeu qu’une bande de led lumineuses quadrille au sol. Chacun·e des joueurs espère bien pouvoir rejoindre les rangs d’une des sélections mégacipales, histoire de pérégriner cette histoire que la société se raconte pour mieux dormir la nuit; l’histoire d’enfants-pauvres des favelas des lisières devenus multi-bitcoiniens grâce au foot’game. Au loin encore, derrière les grilles de séparation, des corps s’affairent dans les montagnes de déchets et d’immondices à la recherche d’un quatre-heures ou de quelque chose pour leur tenir lieu de repas.Kolte se retourne vers moi et acquiesce de la tête. Tout semble absolument normal.

Erwin nous attend devant la caravane, montant la garde. Je fais signe à Kolte que j’y monte, puis doucement, tout doucement, avec plus de délicatesse qu’il n’en faudrait pour ne pas casser d’oeuf de poule, pose un pied puis l’autre sur la marche brinquebalante de la porte d’entrée.