CHAPITRE SEPT
 


    C’est safe, dit la femme, en récupérant le drone. L’insecte métallique termine de taire ses ailes et on peut s’avancer en toute sécurité. On est jamais trop prudent·es ici. Être ici: c’est jamais trop bon. Le spectatrice toise l’espace. Kolte hume l’air. On se regarde avec plus de profondeur qu’ailleurs, comme si chacun de nos regards étaient un acquiescement pour continuer de progresser dans cet incertain. Des gardes pourraient faire une descente à tout moment.

L’interstice est comme à son habitude. Quelques petits faisceaux de lumière transpercent la noirceur du lieu et laissent apparaître les esquisses de quatre murs bariolés de tags, avec ça et là, jonchant le sol, des capsules ethanoliques… Des hors-zones ont dû festoyer toute la nuit ici à l’abri des regards. Sous nos pieds, des marques rougeâtres encore fraiches attestent que le dernier créneau-horaire a dû être dévolu à une opération chirurgicale clandestine ou quelque chose du genre. Ça sent encore une odeur étrange, comme le fumet d’une dissection à coeur ouvert. On ne voit pas vraiment les murs qui nous entourent. On ne saurait dire si la pièce est cubique, s’étend à perte de vue, ou bien si celle-ci n’est tout bonnement qu’une structure digitale sans véritable contenant.
On dit aux enfants de fermer les yeux. La vue du sang, ça peut en faire flancher plus d’un·e. Arlequin esquive de tomber dans les vapes mais le grand le retient.

    -C’est vous qui avez voulu venir… hein ? leur dit Kolte
    -Fais doucement avec les petits, retoque la spectatrice

L’avancée est troublée par la pénombre du lieu. Impossible de savoir si on nous observe ou si nous sommes seul·es. Mais la coutume dit qu’il y a toujours un ou deux Autonomes trainant dans l’interstice,  observant les quidams venus marchander, au cas où quelque chose viendrait à dérailler.

    -Attendez là, nous dit la femme, en montrant du nez un petit faisceau de lumière.

On se place à l’endroit indiqué. La femme s’éloigne à l’autre bout de l’interstice jusqu’à disparaître à travers une porte virtuelle.

    -Lève-toi, dit Caliban à une forme vautrée par terre. On comprend que c’est Arlequin qui, à quatre pattes, est en train de ramasser quelque chose au sol.

    -Arlequin… grommelle Kolte
    -C’est pour ma collection personnelle…
    -Lève-toi et reste près de nous

Le petit s’exécute en n’oubliant pas au passage de fourrer la capsule ethanolique, qu’il vient de ramasser, dans sa poche.

    Quelques secondes passent. On peut les compter aux bruits répétitifs et claquants que fait la langue de la spectatrice contre ses dents, qu’elle s’amuse à compter une à une pour être sûre qu’elles soient toujours là. Une petite mimique qui lui vient quand l’impatience se fait sentir parce que le rendez-vous n’arrive pas et que ce n’est pas chose habituelle.

Kolte me s’yeute étrangement. C’est un pisteur. Dans une autre vie, dans un passé lupin, il aurait été chef de meute. C’est pour ça que quand on joue, la spectatrice lui donne toujours les rôles secondaires. Parce que Kolte n’est pas fort dans l’éloquence. Kolte est fort dans la traque, dans la géographie scénique, dans la présence-absence, dans le contre-point. Kolte est fort pour déceler chez l’autre ce que celui-ci veut cacher mais toujours sans rien dire. Toujours en le fixant. Seulement des yeux. Kolte est la réplique muette. Le dialogue intérieur. Kolte est la poésie du vide et de l’espace.
Bien qu’il sache que cette méthode ne fonctionne pas avec moi, que de toute manière je n’aurais rien d’intéressant à lui communiquer, il me fixe avec encore plus d’insistance. Je lui réponds d’un sourire confus. Comment aurait-il pu comprendre pour Elfriede ?

Chacun·e fait comme iel peut pour passer l’angoisse. Le spectatrice pense à la qualité des tissus qu’elle s’apprête à acheter, de comment ce soir il faudra dessiner les silhouettes, tailler les patrons, pour que la représentation soit belle. Caliban espère ce rôle qui lui reviendra une fois qu’il aura passé l’âge de l’enseignement et des rudiments théâtraux, ce rôle qui lui colle au prénom et dont sa mère lui à parler tant de fois. Moi, je pense à Elfriede, à son visage masqué chien-loup, à notre séparation forcée dix ans plus tôt alors qu’elle n’était pas encore en âge de marcher, blottie contre les bras de- Mais un frottement éreintant perturbe mes pensées. La main d’Arlequin n’arrête pas de s’activer contre sa poche, triturant la capsule ethanolique. Ça fredonne un bruit de ferraille strident.

    -Donne, lui dit Caliban

De force, Caliban parvient à s’introduire dans la poche de son frère et à en récupérer le contenu. La capsule brille dans sa poche. Intacte. Pleine. Pleine? On comprend à ce moment là que quelque chose dysfonctionne. D’habitude les capsules ici jonchent le sol, certes, mais d’habitude elles sont vides de la débauche des nuits autonomes.
Les babines de Kolte s’activent dans un mouvement frénétique -comme si une émotion incontrôlée prenait possession de ses muscles faciaux- et d’une voix glaciale et sèche, qui aurait ramené un mort à l’enfance, il hurle: « courrez ».

Une lumière vive et stroboscopique nous percute. Le rouge à nos pieds se révèle avec cette fois encore plus d’éclats. Du sang, frais. Du sang, non pas d’opérations chirurgicales, mais du sang de mort·es. Sur le mur d’en face, des corps d’autonomes sont alignés, corps à l’envers, balle dans le crâne, comme ça se pratique pour les rebelles. Le goût de fumet était une odeur de cimetière. Le rendez-vous était un piège.

    -Arrêtez de respirer, bouchez le nez, fermez les yeux, suivez moi, hurle Kolte

On obtempère, ferme les yeux, bloque la respiration et avance jusqu’à la porte par laquelle nous sommes arrivé·es. Si on ne fait pas ça, la lumière strobogène captera notre rythme cardiaque, s’introduira dans nos poumons et provoquera un blocus nerveux, nous paralysant dans la minute.

Le portail, d’où la femme s’était échappée, s’ouvre à nouveau.

    -Bougez plus… Vous êtes cerné·es saleté d’Illustres

Des gardes nous pointent de leur laser le milieu du front. On le sent à la chaleur de la marque de leur gégène entre les tempes. On se fige, la respiration et les yeux toujours en berne. Ce serait trop facile pour eux. Qu’on se laisse attraper. Des Autonomes ils peuvent encore bien les liquider comme bon leurs semble, mais des Illustres… Bien que l’Etat ne nous autorise plus, la société, elle, nous tolère, et un faux-pas signerait la fin de ce gouvernement.

    -J’ai dit: bougez plus, répète un androïdcop derrière son bouclier

La porte par laquelle nous sommes entré·es s’ouvre à son tour. On est fait·es. Comme des chien·nes.  Les gardes nous encercleront et nous ne pourrons plus rien faire d’autre que de nous rendre. Quand, alors que nous croyions notre emprisonnement venu, une voix, une voix féminine et angélique, nous dit: « par ici », puis des petites mains nous attrapent les poignets. Agathe?

    -Gardez les yeux fermés, dit la voix familière
    -Ne bougez plus, continue de nous lancer de l’autre côté les gardes

Je me fige, ne sachant plus à quel ordre me fier.

    -Fais moi confiance, me dit la voix

Je sens la pression du laser, s’introduire petit à petit dans mon épiderme. La chaleur des rayons distend les tissus de ma peau, jusqu’à la rendre poreuse à la gégène. Le garde qui me vise n’a qu’une pression à faire pour m’immobiliser et m’évincer du royaume des vivant·es, à tout jamais.

    -Kateb, retiens-les, dit la voix
    -Ok

J’entends un déplacement. J’entends un corps chercher quelque chose dans son sac. J’entends quelque chose qui frappe le sol. J’entends le souffle d’une déflagration. Nous sommes tiré·es par les petites mains vers la sortie

    -Kateb? dit la voix, alors que le portail se referme derrière nous
    -On est obligé·es
    -Obligé·es de?
    -Sinon on y passe tou·tes
    -On va le laisser se faire prendre?
-Kateb savait comme nous qu’un jour il devrait se sacrifier pour la communauté. Et ce jour est arrivé
    -La communauté de quoi? C’est que des putains d’Illustres

On ouvre les yeux.
Le marché rouge ne ressemble plus à cet espace carnavalesque dont il avait l’apparence quelques minutes plus tôt. Les stands numériques sont retournés. Les marchands ont disparu. Les tomates bio-nutritives rigolent le caniveau. On regarde la bande autour de nous, aux masques d’animaux. Je n’avais pas vu tout à l’heure à quel point ils étaient beaux. Leurs animaux ressemblent à des légendes.
    
    -Qu’est-ce qu’y t’a pris de les suivre?
    -Je sais pas…
    -…
    -On aurait pu se faire descendre ici aussi…
    -Ouais… Ouais…

Les enfants se sont regroupés. Le plus petit de la bande sur les épaules d’un autre sourit à Arlequin et Caliban. Les boalien·nes nous ont sauvé la mise. Kolte dévisage Elfriede. Suis-je le seul à la reconnaître? Kolte reconnaitrait une odeur de fleurs parmi des milliards, alors une odeur humaine… La voix familière s’explique avec le groupe.
    
    -Pourquoi t’as voulu le suivre…
    -Je sentais que c’était étrange
    -Quoi?
    -Les gardes au checkpoint, etc.
    -Comment ça?
    -Il lance une purge…
-Qu’est-ce que tu racontes? Le gouvernement a autre chose à faire que de lancer une purge contre nous
-On est plus redoutables que ce qu’on pense pour eux…

Pendant que la discussion se perd dans des échanges crypto-politiques, le petit à la califourchon   sur l’autre montre du doigt à l’entrée du marché une forme épaisse qui s’avance vers nous. Des aboiements me font me retourner. Erwin est là, les poils criblés de tâches rouges. Une sirène tonne au dessus de nos têtes.

    -Faut y aller dit Elfriede au groupe
    -Ok

Et en moins de temps qu’il n’en faut pour émettre la proposition, le groupe s’est déjà disséminé dans les ruelles étroites du marché rouge. Avant de s’éloigner, Elfriede a un regard pour le spectatrice, mêlé de haine et de pitié. Rien pour moi. Peut-être que me regarder serait trop dur pour elle. Peut-être sait-elle que me regarder me pétrifierait à tout jamais.

Caliban a les yeux hagards. Arlequin une petite auréole jaunâtre dans le pantalon. La spectatrice est recourbée contre une pierre. Kolte inspecte les étales. Erwin s’avance vers moi.

    -Les gardes ont visiblement coordonné une attaque…

    Erwin tient quelque chose dans la gueule, entre les crocs, mais je n’arrive pas à savoir ce que c’est. Arrivant à ma hauteur, je discerne l’objet, avec plus de netteté. C’est le bandeau numérique de Dyonise.