CHAPITRE SIX   

Quand on arrive au marché rouge, la spectatrice est déjà là, comparant sur un stand numérique les prix des carottes bio-nutritives.

-Elles sont locales celles-là ?
-Elles poussent sur le toit de l’Immeuble là-bas, répond le marchand

Le prix atteste de la rareté, mais pas forcément de la demande. Et au regard des bourses de la spectatrice, il faudra se rabattre sur d’autres.

-Et celles-ci?
-Directement importées de la République Libre de Barcelone 



Un débat s’amorce avec d’autres passant·es sur le fait que quand même ce serait cool d’assurer une production locale, que si on avait voté pour les toits et les rond-points cultivables, c’était pas pour que les carottes et légumes bio-nutritif·ves se retrouvent azoté·es dans l’assiette des bourges. D’autant plus que depuis la parution des études, on le savait: une alimentation boostée au Pop’up (ce poison de l’industrie agro-chimico-alimentaire), c’était dix fois plus de chance de mourir d’un cancer, ou d’une maladie oubliée. Ça servait à quoi alors, de prétendre à l’immortalité dans les services hospitaliers si les maladies pour lesquelles on crevait maintenant avaient directement été créées de nos mains ? Et puis encore, il fallait pouvoir se la payer l’immortalité des services hospitaliers, depuis leurs privatisations. Maintenant vieux et moins jeunes crevaient la rue, à même le béton des os,  dans des quartiers délaissés à la périphérie des mégapoles, le plus souvent sous les ponts cerclant les hyper-centres. Le plus tristement célèbre étant peut-être celui reliant les Monts Dores Foréziens à CFVI (anciennement Clermont-Ferrand-Vichy-Issoire). C’est là-bas que l’on avait retrouvé il y a quelques décennies, juste après leurs interdictions, une troupe d’Illustres massacrée par des fantassins anti-fiction.

-Vous croyez que c’est possible ça ? De pas crever, avec la merde qui a là-dedans? Demande la spectatrice

Le marchand reste coi.

-Je vous en mets combien ?
-Mettez dix kilos…

Le sac se remplit. La transaction s’opère. Scan du poignet. Récupération des nutriments. On arrive tout proche.

-Qu’est-ce qu’il s’est fait ? demande la spectatrice en me voyant
-Y dit que c’est la faute d’un escalier… répond Kolte

Je signe de la tête.

-Dyonise et Agathe sont pas là ?
-Devraient arriver
-Et les enfants ?
-Là-bas, dans l’espace Game

Sous l’ancienne Hall du marché couvert, des écrans Nintendo, PSZ, Samsung Constellation, XboxAll, où de jeunes joueur·ses s’échangent des tirs et des passes sur des jeux où la réalité semble moins empêchée qu’ici. Ce n’est pas une critique, mais un constat. Les jeux sont devenus plus réels, que le réel lui-même. Dans le temps, il paraît que l’illusion théâtrale jouait le rôle de double du réel. Aujourd’hui, il apparaît que c’est le réel lui-même, qui tient le rôle de double de l’illusion. Dans notre monde uniformisé, labellisé, aseptisé, le réel ne se tient plus pour réel. Il n’y a que sur la toile, les réseaux, les jeux, que le monde nous échappe encore, créant tout un réseau infini de possible.
C’est là, à travers les écrans et les jeux, que se construisent les nouvelles alliances pour le renversement de l’ordre post-capitalistique établi. À travers les échanges des gamers que se discutent par codes et émoticones les prochains lieux de rassemblement.
Il faut bien se le dire. Les jeux virtuels sont devenus les espaces de conspiration de toute une nouvelle génération, remplissant la fonction que les squats et réunions politiques tenaient dans le temps.

Caliban et Arlequin sur un jeu de shoot rejouent la « libération de l’Irak » par les troupes américaines. Le jeu est connu pour se terminer par la pendaison télévisuelle de Sadam Hussein avec cette double-question laissée sans réponse à l’adresse du gamer lorsque celui·celle-ci appuie sur le joystick pour hisser Hussein en dessus du sol : « Penses-tu que la démocratie puisse exister sans morale ? Faut-il opprimer pour libérer ? ». Une fin pseudo-critique pour un jeu au révisionnisme historique plus qu’avéré.  

On ne les laisse pas jouer longtemps. On sait que c’est à travers ces réseaux de gaming que les boalien·nes et d’autres énervé·es de l’insurrection recrutent et on ne voudrait pas que les deux petits se retrouvent hors-zone.

-Caliban ? Arlequin ? Venez ici, beugle Kolte, dans sa barbe grisonnante
-On attend M’man, répond Arlequin
-Venez ici, je vous dis… L’autorité passe mal, alors Kolte sourit pour attendrir l’ordre.

L’image d’Elfriede dans ma rétine s’imprime sur chacun des murs, sur les auvents, sur les fanions rouges feintant le carnaval qui grattent l’air. C’est toujours dur de revenir ici. C’est ici, la dernière fois que je l’ai vu. C’était là… La dernière fois… Je tremble un peu. Je ne sais pas ce que j’ai

-Faut y aller. C’est bientôt notre créneau-horaire, dit la spectatrice
-On les attend pas ?
-Illes nous rejoindront  

On a rendez-vous un peu plus loin. Dans un interstice virtuel hacké par un développeur-militant. C’est dans cette zone placée sous la vigilance des Autonomes que la plupart des trocs interdits et autres marchés prohibés s’établissent. C’est là-bas qu’on s’y échange des graines de variété ancienne non-modifiée génétiquement, des embryons clonés d’animaux disparus… Bien que les Autonomes ne nous apprécient pas des masses (nous ne représentons pas pour eux des allié·es à la cause, mais plutôt des idiots utiles du gouvernement),  une sorte de pacte a été passée avec la spectatrice. Nous avons le droit de nous rendre dans l’interstice en échange de quelques cours non-magistraux sur l’histoire du théâtre disparu, qu’Agathe se fait toujours un plaisir d’inculquer.

Une femme s’approche.

-C’est pour ?
-On a du matos à venir chercher, dit Kolte
-Nutritif?
-Habit
-Des Illustres ?

Kolte acquiesce de la tête. On passe pour des hurluberlus, mais on s’en fout. On sait pourquoi nous, on fait tout ça.

-Il a quoi celui-ci? demande-t-elle en me regardant
-Il s’est pris un escalier…

Je sue, je crois. Des gouttes perlent et imbibent mon T-Shirt. On entre dans l’interstice. Caliban et Arlequin nous rejoignent.