CHAPITRE CINQ
 


    Après quelques minutes passées la gégène en main à arpenter les pièces abandonnées du bâtiment, le découragement commence à geindre. Il faut bien se rendre à l’évidence: le costaud s’est trompé. Personne ne vagabonde entre ces murs. Ni hors-zones, ni enfants, ni boaliens. Je termine pour la forme l’auscultation des dernières pièces et du niveau supérieur, avant d’aller récupérer Kolte. Il n’a pas donné signe. Ça doit être clean comme une banque de son côté. La carte indique au bout du couloir un escalier en épingle donnant sur une petite porte donnant sur un grenier donnant sur une vaste pièce avec au centre de celle-ci une vieille coupole et un vieux gradinage aux sièges rouge-carmin. Il paraît que c’est là que dans le temps se tenait un théâtre avant que le moulin rouge ne le fasse fermé et que ce grenier ne devienne un énième lieu de débauche sélective pour touristes friqués. Je m’y engage. C’est mon dernier espoir de ramener un hors-zone au costaud. Si je ne le fais pas, seule la moitié de la rétribution sera garantie et ce ne sera pas suffisant pour payer les costumes de ce soir, le repas de la troupe, la gniole de l’ingénieur, et les croquettes d’Erwin.

L’escalier est vétuste. Dans ces coins de zone, les développeurs ne s’amusent pas avec la dorure et l’entretien. À en croire l’état de délabrement du béton, on pourrait même se dire qu’il ne s’agit ici non pas d’une reconstitution mais bien d’un original, laissé pourri par les siècles. Une friche virtualisée. Mes pas choquent l’armature filetée de chacune des marches. Celles-ci grincent de la ferraille rouillée du colimaçon. Un bruit dans ma lucarne droite, juste derrière la porte, éructe. J’aurais dû être plus prudent. Derrière la petite porte, de petites danseuses semblent piétiner l’air, attestant de la présence réelle d’hors-zone (à moins que ça ne soit encore un coup du développeur pour laisser paraître au quidam égaré dans cet endroit un signe de vie). La rouille était peut-être une ruse. Nombre de développeurs de map’s travaillent ainsi. Dessinant dans les creux de certaines cartes des territoires autonomes, des espaces insurveillés, susceptibles de cacher toute une frange de la population que le gouvernement aimerait éradiquer des mégapoles. Créant ainsi des zones de contre-pouvoir à l’intérieur même du pouvoir.

    J’arrive au terme des marches. Je tends l’oreille contre la porte. J’entends le bois qui respire. D’habitude les portes sont virtuelles, alors je n’ai plus l’oreille. Ça me transperce presque d’entendre cette musique: le travail du bois. Il y a un temps paraît où cette mélodie a disparu. Alors que ma main gauche se prépare à tourner la poignet de la porte, quand l’autre tient fermement la gégène, je ressens comme des sortes de suintement à l’intérieur de mes mains. Et si les piétinements étaient plus nombreux qu’à l’accoutumée? En temps normal, avec Kolte, lorsqu’on accepte ce genre de job, on récupère un ou deux hors-zones qu’on ramène au guichet d’entrée et le tour est joué. Mais si cette fois…
Derrière moi, des griffures de pattes de rats contre les marches rouillées me font tourner la tête. Je n’ai pas le temps de distinguer la silhouette au visage animal qui m’assène un violent coup sur le crâne. Je chute de toute ma hauteur sur la dernière marche de l’escalier. Quatre-vingt kilos sur un mètre soixante-cinq. Je crois que je perds connaissance avant l’atterrissage.

-Qu’est-ce qu’on en fait?
-J’en sais rien…
-Quelqu’un·e à une idée?
-J’aime pas les idées… Ça fascise
-Quelqu’un·e a une solution?
-J’aime pas les solutions non plus…
-Quelqu’un·e a quelque chose à proposer?
-On le ramène devant les sex-shops…
-Et?
-Illes penseront qu’il a profité du taf pour se payer une pute…
-Mais si le traqueur est là, ça veut dire qu’illes savent qu’on est ici
-C’est pas seulement un traqueur…
-Comment ça?
-C’est un Illustre…
-Quoi?
-Comment tu le sais?
-… Parce que je le sais…

La voix qui vient juste de parler… Je ne sais plus exactement d’où, si c’était un songe, ou bien encore un cauchemar… Avec le coup derrière la tête, je suis à cet endroit où prémonition, rêve, et avenir se confondent… Mais je reconnais cette voix, comme une note familière. Chante encore que je t’écoute…

-Alors on fait quoi? 
    

-On le laisse ici… Et on se barre…

J’ai les yeux entre-ouverts, assis de force, les mains scotchées à un siège, mes sourcils gonflés par le choc froncent ma vision. Une lumière criarde semblable à celle d’un projecteur par64 comme il en existait dans le temps dessine leur silhouette. Illes doivent être une dizaine. Douze tout au plus. Leur contour dévoile leur âge. Le plus grand, celui à l’extrême-gauche, avec son visage en flamme de vautours, doit avoir à peine plus de treize ans. Je ne sais plus exactement quand est-ce que nous avons arrêté de compter le temps, mais si je devais le compter comme à la vieille époque, je dirais cela. Treize ans. Quant le plus jeune, au centre, à califourchon sur les épaules d’un autre, semble ne pas avoir passé l’âge de la tété. Et cette silhouette, à droite, avec cette voix familière…
Le costaud ne s’est finalement pas trompé. C’est bien des boaliens.

    -Qu’est-ce que t’as à nous regarder comme ça? 
    -Tu nous scannes? Il nous scanne? 
    -Doucement les gars… dit la voix familière
    -Tu nous donnes des ordres?
    -Personne ne te donne des ordres
    -J’ai cru que c’était un ordre…
    -C’était un conseil
    -Un conseil?
    -Baisse tes yeux traqueur… ou illustre… ou illustre traqueur…

Les boaliens sont connus pour leur ruse et leurs discussions interminablement légendaires, mais ils sont également et surtout connus pour être le renouveau de ce que certain·es de nos ancêtres appelaient, en souvenir du temps d’avant, les militartistes… En lieu et place de leur visage, des masques d’animaux. Là, le front d’une vipère avec les yeux d’un ouistiti, là les paumettes d’une vachette avec les narines d’un crocodile… N’ayant jamais rencontrés d’animaux, hormi peut-être encore les derniers chiens castrés autorisés, les boaliens se les sont inventés.

On dit que les boaliens se nourrissent exclusivement de vols et de rapines, s’introduisant la nuit dans les appartements bourgeois, traversant aux horaires de fermetures les allées des hypermarchés, hackant des banques et des complexes multinationaux, séjournant de courts instants dans des inter-zones ou des espaces insurveillés, se produisant le jour, partout où cela leur est possible, dans des représentations théâtrales non-autorisées. Les boaliens sont ce que l’Etat traque. Les boaliens sont le contre-ordre de l’Etat. Des enfants, de simples enfants étrangers aux lois. C’est peut-être cela qui les rend imprévisibles. Illes n’ont peur de rien, ou peut-être justement d’une chose: la peur.

Une voix macule l’air au loin.

-Qu’est-ce-que tu fous putain?

C’est celle de Kolte. En attente dans la petite sente. Il doit être passé trois créneaux-horaires maintenant. Le marché rouge nous attend. Les boaliens se reluquent.

-Tu descends ou t’as trouvé quelque chose? Y’a rien de mon côté… hurle Kolte

Je regarde ces mômes, visages masqués comme des acteurs primitifs rejouant les dieux ancestraux. Je veux pour crier.

 -Qu’est-ce qu’on fait?, demande le petit à califourchon
 -On se disperse et se retrouve plus tard, dit celui d’à peu-près treize ans

Et en moins de temps qu’il n’en faut pour que l’intention percute le souffle et qu’un cri dans ma bouche se mette à résonner, les voilà déjà disparu·es. Seule, reste cette silhouette, masque de chien et de loup, semblant étrangement me dévisager. Elle s’approche. Je le perçois à son ombre grandissante à travers le projecteur. Sa main frôle ma joue, passe derrière le siège et descotche mes poignets.

-Elfriede?, dit celui de treize ans, dans l’embrasure de la porte du grenier. Faut y aller, avant de se faire choper.
-On avait dit pas les prénoms, réplique la gamine
-Laisse le… C’est qu’un putain d’Illustre qui fait de l’Art comme on va à la messe…

Son ombre se disperse dans la fluidité du vide. La coupole au dessus de ma tête est étrangement rayonnante.

Kolte, impatient, m’attend devant la porte du bâtiment. Je sors, titubant, en rehaussant mes épaules, l’air d’avoir l’air de rien.

 


-Alors? demande-t-il

Je hausse les épaules.

 -Tu t’es amoché?
    
Je lui fais comprendre que c’est la faute d’un escalier.
On reprend la route. Sens inverse. Quitte le bâtiment D. Le moulin rouge. Ça crame rouge. Consommation spectaculaire. Bâtiment C. Bâtiment B. Bâtiment A. Puis la porte du guichet.

-Vous avez rien ramené? demande le costaud
-Y’avait rien là-dedans… répond Kolte
-On va regarder ça…

Le costaud ouvre sa map’s. Aucun point chaud à l’endroit du bâtiment D. Les hors-zones sont partis.

-Alors fausse alerte, dit-il, d’un sourire défait
-Hum…

On tend le poignet. Ça fait chier Kolte c’est sûr. On va palper que la moitié mais c’est déjà ça. Un scan sur le code-bras et les bitcoins pleuvent à moitié.

On s’éloigne.
Kolte mate les boursouflures de ma chute. Il y a pas cru c’est sûr, mais je m’en fous. Je détourne le regard.

On arrive devant la porte digitale, direction le marché rouge.

Elfriede? Tu parles d’une présence familière…