CHAPITRE QUATRE


On a choisi avec Kolte un de ces jobs qui rapportent direct. Où le paiement sans contact est garanti une fois la tâche réalisée. Ça évite les esbroufes comme c’est le cas souvent avec les paiements différés. Certain·es dans la troupe ont des cas de conscience à faire ce genre de taf. Avec Kolte, on s’est toujours dit que si c’était pas nous, de toute façon ce serait d’autres, alors autant que la tune rentre. D’autant plus que le matos coûte cher. Pas d’état d’âme à faire vivre la troupe.
La tâche est estimée à deux créneaux-horaires, ce qui nous laissera l’occasion de passer au shop récupérer l’éther de l’ingénieur.

On arrive sur les lieux. Un quartier relooké vintage, réservé aux friqués du centre. Un panneau à l’entrée du portail magnétique stipule:

« Ce quartier a été reconstitué à l’identique de ce qu’était le quartier de Pigalle à Paris, dans les années deux-mille. »
    
Au loin, des hologrammes de faux-touristes se perdent à travers des ruelles bondées d’échoppes et de faux-vendeurs de marrons ambulants. Impossible d’y déceler une répétition, les algorithmes de simulation sont instinctifs. La seule erreur qu’on y décèle: les hélices du moulin rouge y semblent ventiler l’air factice. Comme si un petit malin s’était amusé par ce stratagème à faire comprendre aux habitant·es qu’illes n’étaient pas vraiment en deux-mille vingt, dans un quartier de l’ancienne Capitale, mais bien aujourd’hui, dans cette gated communities safe, vitrifiée  et sécurisée à outrance.

On passe devant le guichet d’entrée pour en savoir plus.

-On est là pour le taf, dit Kolte, en double-cliquant de l’index contre l’hygiaphone.

Le volet numérique s’actionne. Un gars nous apparaît. Un type. Un grand costaud à la frimousse de travers, son écusson de l’armée sur le torse, le bidon bafouillant sur une plaque vitrée où trône son arme automatique. Le gars nous réplique de reculer. On s’exécute. On est scannés pour vérifier la présence potentielle d’armes. Négatif. Le gars nous dit de revenir vers lui. On exécute le ballet d’ordres. Deux fois. On est jamais trop prudent. Reculer. Scan. Revenir.
Puis le gars nous explique le job. Apparemment il y aurait des Hors-zones à l’intérieur du quartier.

-Et pourquoi vous avez besoin de nous? fait Kolte
-L’armée peut pas faire ça… Ça reste des civils…
-Et les gardes?

Le type bidoche une phrase entre ses lèvres.

-« L’image du gouvernement… », vous comprenez?

Depuis quelques temps, c’est vrai que c’est tendu. Depuis que le gouvernement a interdit tout rassemblement -même privé- de plus de dix personnes, de peur de possibles troubles et conspirations imaginatives, l’opposition est aux aguets. La moindre sombre histoire entrainant un garde ou même un militaire pourrait produire l’étincelle susceptible d’amener l’opposition au pouvoir. Ce qui ne serait ni un mal, ni un bien. Depuis longtemps l’oligarchie du pays se renvoie l’ascenseur alternant entre gouvernementalité néo-conservatrice, et gouvernementalité néo-socialiste. Le quidam qui appose son pouce sur son billet électoral peut être sûr d’une chose: le « néo » sera bel et bien toujours au pouvoir.

-C’est par où?
-Vers le bâtiment D…
-Vous avez une map’s?
    
Kolte scanne le code. La carte se virtualise devant nous. Le bâtiment D scintille, avec son Moulin Rouge tournoyant. Un point lumineux nous indique l’endroit du taf.

-On les a vu·es par-là, dit le costaud, en montrant du doigt, le grenier du bâtiment
-Ok…
-Et je dois vous prévenir…
-Quoi?
-Y paraît que c’est des mômes…

On se regarde avec Kolte. Aller à la traque aux Hors-zones passe encore, mais des gosses…

-C’était pas mentionné dans l’offre ça, dit Kolte
-Vous imaginez qu’on le mentionne? Chasse aux pauvres, ça passe déjà pas… Alors chasse aux mômes…

Et avant de rabattre les volets numériques de son guichet, le costaud finit par nous lancer, sur un ton presque sympathique, qui trouble avec l’allure austère de son camaïeu militaire:

-Faites attention
-Si c’est que des mômes…
-Paraît que certain·es portent des masques…
-Des masques? dit Kolte, feintant la peur
-Oui…

-Et pourquoi ça?


-C’est la réplique de l’Ancien Pigalle. Et le bâtiment D, vous le voyez au scintillement, c’est l’ancien Moulin-Rouge
 -Le show de droite? réplique Kolte

La phrase lui a échappé. Le militaire le fusille du regard. On parle pas comme ça ici. Mais le costaud n’a pas l’air d’humeur à nous chercher des noises.

-Ouais… Paraît qu’il y avait un théâtre aussi, là-dedans, au temps des oiseaux
-Les théâtres on s’en fout, dit Kolte, en s’éloignant
-Oubliez pas vos joujoux les gars, nous dit le militaire, en nous tendant deux gégènes portatives.

C’est comme ça qu’on appelle les tasers entre nous. Du temps où l’armée du pays trafiquait avec les couilles de ses ennemis à coup de câbles électriques pour aller à la pèche aux moudjahidines.

Le guichet s’estompe derrière nous. Kolte s’excuse.
    
-Pardon… J’aurais pu nous cramer…

Un jour, sa maladresse l’amènera dans le décor. Il le sait. C’est pour ça qu’il se permet de s’en foutre plus que nous. Quand on est voué·es à se faire pincer un jour ou l’autre, on vit chaque instant comme une possibilité de fuite. Alors parfois, pour tester son plan de repli, ou sa course, en cas de prise, on essaie de se faire prendre. Comme ça. Comme pour du beurre.

Bâtiment A. Sex shop low-cost. Une femme s’avance vers nous.

-Tu veux rentrer mignon? C’est pas cher et c’est du vrai. Du latex et du cuir. Pas de la cuirasse virtuelle que vous portez maintenant, dit-elle à Kolte
-Non merci, ça ira…

La femme continue son avancée et transperce Kolte pour réitérer sa proposition quelques mètres plus loin à des hologrammes aux allures slaves.
En relevant la tête, au fronton du bâtiment, une inscription jaune-pisse chie ses rayons de lettres. Sexodrome. Des lumières vibrent aux étages. Des mugissements orgasmiques pré-enregistrés les accompagnent.
Des types sortent du bâtiment. Des vrais cette fois. On les reconnait à leur allure de banquiers, de notables et de gens respectables. La plupart habitent la zone. Illes paient pour ces divertissements. Pas cher. Pour cette catégorie de personne, l’argent n’a de toute façon aucune valeur. C’est compris dans leurs impôts fonciers,  comme toutes les autres formes spectaculaires qui leur sont données à consommer.

On longe l’artère centrale, la bouche de métro, des gars qui manchent au sol. De gamin·es qui tapent la balle sans que le rebond ne produise d’écho. On passe devant le bâtiment B, puis le bâtiment C. Un rouge criard nous foudroie alors. Ça y est. La map’s l’atteste. On se trouve devant le bâtiment D.

-On dirait que c’est pas tout à fait l’heure pour le show de droite, dit Kolte, amusé, en pointant du doigt les grilles baissées du faux-Moulin Rouge.

Le point lumineux se trouve juste à notre gauche. On s’avance vers lui. Ça donne sur une petite sente. On la prend.

-On dirait un coin à pisseurs, continue Kolte.

Il fait toujours ça. Pour passer l’angoisse et l’amertume d’un job de saliguot, il marmaille des blagues et des phrases à l’emporte-pièce comme pour tuer le vide avec sa glotte.

La sente donne sur une impasse. À gauche et à droite: l’entrée de deux bâtiments. On se regarde. On sait ce qu’il nous reste à faire. 


-On se sépare, ok? dit Kolte

On se signe de la tête. Il reste trois créneaux-horaires avant le rendez-vous au marché rouge. On est dans les temps.