CHAPITRE TROIS
 


Nous sommes aux portes de la mégapole. Quoi qu’aux portes ne veuillent plus vraiment rien dire, tant sa forme ne semble plus avoir de contour. On ne perçoit la distinction entre urbanité et ruralité que par des tournures argotiques dans la bouche de certains vieux, certifiant qu’ici ou là, dans le temps vivait « plus de vaches que d’habitant·es, et ici plus de tombes que de villageois ». Ce sont dans ces interstices que la nuit, nous nous produisons. Nous disons « produire » à la place de ce verbe que nous n’avons plus le droit de dire : « représenter ». Nous disons « produire », cela nous évite en cas de mouchard, une arrestation immédiate.  
Nous avons rendez-vous pour la récupération des tissus dans quatre créneaux-horaires au marché rouge. Ce qui nous laisse le temps d’effectuer deux ou trois tâches chacun·e permettant à la communauté de récupérer suffisamment de bitcoins.
Caliban soupire dans la caravane.

-Qu’est-ce qu’y a? demande la spectatrice
-J’en ai ras le bol de leur philosophie à deux balles…
-On va te trouver autre chose, dit la spectatrice, en soupirant d’un regard de dédain pour les formes siliconées apparaissant sur les murs virtuels des immeubles
-Il y a un livre que j’aimerais lire…
-Lequel?
-Ça s’appelle Homo Spectator, c’est de la philosophe-
-Je connais ce bouquin, tu me prends pour qui?… Je vais te chercher ça… chez la libraire
-Je pourrais venir?
-Tu sais très bien que tu n’as pas l’âge- Arlequin?

La spectatrice s’est arrêtée dans la discussion, apercevant le visage d’Arlequin, rivé en l’air.

-Arlequin? Arlequin?… Il bloque, merde…

On s’est décidés pour se séparer à la lisière des quartiers centraux. L’ingénieur part devant, pour la fête de ce soir, prévue dans le cratère d’un ancien puy.

 -Oubliez pas un peu de boisson, hein… dit-il, avant de prendre la route

    On est tou·tes descendu·es des véhicules pour se répartir les tâches. Agathe, et Dyonise ont troqué leur long cape contre des habits en élastomère et lycra, histoire de se fondre correctement dans la masse.

 -Va me chercher un bandeau, dit la spectatrice à Agathe
 -Qu’est ce qu’y se passe?
 -C’est ton cadet, il a bloqué…
 -Merde…

Dyonise sort de sa poche son bandeau numérique, celui-là même parasitant les ondes des écrans virtuels, et en recouvre les yeux d’Arlequin.
 
-Qu’est-ce qu’on a déjà dit Arlequin?, dit Agathe, en s’accroupissant devant son fils
-C’est que Maman, j’étais dans une rivière de bonbons, avec des ami·es, sur des bouées en peau de tortue
-Tu sais très bien, qu’il ne faut pas regarder ça… Pire que le soleil, hein, ça pourrait te cramer les yeux…
-Je sais oui…

Dyonise s’approche de Kolte.

-Ton cure-dent…
-Quoi?
-On t’a déjà dit d’arrêter de prendre des bouts de tréteaux, ça va se remarquer…
-Désolé. Mais c’est ça ou je vous enfume…

On allume l’employeur virtuel pour savoir quelles tâches peuvent être faites. Du nettoyage de bâtiments, des aides à la personne vulnérable, du transfert de courses, … On choisit celles qui sont les moins longues et qui rapportent le plus de bitcoins, et pour la spectatrice celle qui semble la moins ardue. L’objectif étant clair: récupérer suffisamment de monnaies virtuelles pour se sustenter ce soir et payer l’essence des véhicules.
Chacun·e choisit sa tâche. On tombe d’accord pour envoyer la spectatrice faire la lecture des oeuvres officielles dans un centre pour personnes décédantes. Arlequin et Caliban iront quant à eux faire les petites mains sur des finitions de robot domestique dans une entreprise florissante.

-On se retrouve au marché rouge, ok?, dit Dyonise
-Ok…

    Agathe et Dyonise partent de leur côté. Les frangins également. La spectatrice s’éloigne son petit carnet en main. Erwin reste à côté de la caravane. C’est lui qui surveille durant notre absence. Il semble aux aguets. Ça fait plusieurs jours qu’il épie derrière lui, comme si une présence indésirable et invisible ne cessait de lui titiller l’arrière-train.

-T’as choisi pour ce soir?, demande Agathe, avant de s’éloigner…
-Ça vient… Ça vient… dit la spectatrice
-Pas un classique, hein, cette fois… dit Agathe
-Non…Non… dit la spectatrice dans un sourire, avant de disparaître à son tour derrière un porte digitale l’amenant à l’EPHAD.