CHAPITRE DEUX


À la garde, trois types nous arrêtent afin de contrôler nos installations.
Aucun problème pour nous, les gardes sont des jeux d’enfants pour l’ingénieur. La scène est camouflée dans l’habitacle même. Il leur faudrait désosser entièrement la structure de sa caravane pour laisser apparaître une once de planche de bois. Et cela ne serait pas très rentable pour le gouvernement si les gardes devaient faire désosser tous les véhicules à la moindre suspicion.

Il faut présenter les plaques d’affiliation et les codes barres d’identité. Enfin la voiture est scannée par la rétine de celui surnommé « visionneur » pour être sûr que nous ne soyons pas des trafiquant·es. Les types sont surpris de s’adresser à du vivant.

-Vous conduisez?, demande le premier type
-Faut bien… C’est capricieux ces bêtes là… Une fendt, modèle 70, y’a pas de pilote informatique pour les conduire, répond Kolte, un cure-dent entre les incisives

Kolte. Ce nom lui venait d’un dramaturge du XXème siècle. Quand quelqu’un lui demandait pourquoi il se faisait appelé ainsi, Kolte répondait que ce monde lui donnait l’impression d’être un solitaire dans un champ de coton. Et quand la personne ne comprenait pas la référence, Kolte parachevait en faisant comprendre que le Kolte, c’était le nom d’un flingue qu’on utilisait au temps des oiseaux.

-Votre cure-dent là… dit le deuxième type
-Oui… répond Kolte
-C’est pas possible de conduire avec…
-Pourquoi?
-Risque de mort par étouffement multiplié par soixante-dix-sept
-Pfff…

Kolte crache son bout de bois au pied du visionneur, terminant de rétiner sa caravane. Le type examine la forme du bout de bois. Kolte sert les fesses et sourit lourdement.

-On peut passer?, demande l’ingénieur, quatre caravanes plus loin. C’est lui qui termine le cortège.
 
Une file automobile se presse déjà derrière lui, qui à l’annonce du coup de sifflet du drone, baisse leur vitre-avant, laissant apparaître la main robotique tenant le volant et la carte de déplacement.

La caravane de Kolte est clean. Les types s’avancent vers nous. La spectatrice est sur le siège-passager. Elle prend des notes sur la fête de cette nuit. Elle a créé tout un système de codes et de symboles pour être sûre que personne à part elle ne puisse la relire. Le premier type s’accoude à la vitre-passager et fixe la spectatrice comme d’autres leurs écrans-led.

-Qu’est-ce que vous notez? demande le premier type, une arrogance surannée luisant dans sa moustache épaisse.
-La liste de course, répond la spectatrice
-Donnez…

Le moustachu arrache la feuille des mains de l’octogénaire, et tente d’en déchiffrer son contenu. « Courgette, 145. Oignon sec. Courgette, 146. Raisin sec. Papier toilette sans éponge. Troisième allée. Fourme d’Ambert végétale: attention à la dégustation ». La liste continue sur un recto-verso. Le moustachu sourit à travers ses poils gobant son haleine d’assermenté. Ça doit schlinger l’autorité là-dedans.

Le deuxième type s’est approché de la vitre-arrière de la caravane. À l’intérieur, Caliban lit sur un feuillet numérique ses cours philosophiques du jour qui semblent d’un ennui prononcé quand Arlequin apprend à compter jusqu’à douze sur ses doigts. Erwin est vautré sur le canapé.

-C’est du folklore? demande le type
-Ouais, répond la spectatrice
-Vous avez ses papiers de stérilité?
-Ouais…

Erwin est un des derniers spécimens de sa civilisation animale. Le gouvernement nous a autorisé à le garder en compensation de quoi on a dû le faire stériliser pour être sûr qu’il ne puisse se reproduire. Ainsi, pour le gouvernement, Erwin appartient au folklore d’antan et c’est en tant que folklore d’une époque révolue qu’il nous est permis de le garder avec nous, puisque le folklore et le régionalisme culturel sont les dernières formes de spectacle que notre époque nous a autorisé à garder publiquement.  
Erwin montre les dents à l’approche du type.

    -Ça va là-dedans?, dit le deuxième type, en tapant de son annulaire ganté contre la vitre

Caliban lui jette un regard noir, en tapotant lestement la peau charnue du ventre d’Erwin.

-C’est quoi? Des maths? demande le type faisant mine de s’intéresser aux feuillets, ses yeux focalisés sur les mains d’Arlequin
-De la philosophie…
-Ça existe encore?
-Faut croire…
-Ça porte sur quoi ton cours aujourd’hui?
-« L’amour de l’ordre et la haine de la fête »
-Vaste programme…

L’attitude d’Arlequin a également attiré l’attention du premier type. Celui-ci le reluque à travers ses lunettes sépiacées.

-On peut y aller. On a une livraison, dit la spectatrice, en récupérant ses notes
-Tu apprends à compter? demande l’assermenté à Arlequin
-Les/cri/mes/de/la/nuit… Pourquoi ça fait six Mamie?
-De quoi?, demande la spectatrice. Ça fait six syllabes, oui, ça fait six syllabes… continue-t-elle

Si les types comprennent qu’Arlequin comptent des pieds d’alexandrin, c’est la case-prison assurée.

-Oui… Pourquoi ça fait six syllabes?, poursuit Arlequin
-Je t’expliquerai tout à l’heure… Mais range tes doigts… finit-elle par dire, en fusillant Arlequin du regard. Un petit coup de coude de Caliban à travers ses côtes et Arlequin s’exécute

On attend l’ordre. On sourit grossièrement aux deux types qui à présent se regardent, attendant à leur tour l’accord du visionneur pour être sûrs qu’on est clean.

-Alors?, dit le moustachu, à l’adresse du visionneur.

Celui-ci acquiesce d’un signe de tête.

-Vous pouvez y aller…

Le moteur de la Renault R11 du Kolte fait un bruit de pétarade. Dyonise et l’ingénieur lui emboîtent le pas, juste derrière nous. On en profite pour rabattre nos fenêtres et passer à notre tour la Garde.

En se retournant vers Arlequin, la spectatrice lui dit, les yeux-couteaux à en éplucher un chat:

-Qu’est-ce qu’on a déjà dit Arlequin?
-Je voulais juste savoir… Pourquoi cri/mes fait deux pieds?
-Parce que le « e » de crime n’est pas muet… Redis-moi le vers…
-« Le
jour découvre à tous, les crimes de la nuit »
-Oublie pas que le « e » de « découvre » lui est muet… Et pourquoi?
-Je sais plus…
-Caliban?
-Parce qu’il est suivi d’une voyelle…