CHAPITRE QUINZE


 


    On pose les premières planches, au fond du cratère, là où Kolte a disposé le corps, dont bientôt nous ne distinguerons plus que le souvenir. Les jeunes se passent les bouts d’estrade de la voûte du puys jusqu’au thymélée. Certains même les envoient du haut, en les faisant glisser le long de l’herbe comme des luges, mais l’ingénieur les foudroie des yeux. On ne rigole pas avec le matériel. Même aujourd’hui. Les Autonomes se sont prêté·es au jeu, à condition que ça soit eux qui choisissent ce que l’on jouerait. Une pièce importante, ils ont dit. Pour la répétition de la révolution à venir. Cela ne servirait à rien de nous rejouer une fois de plus un énième classique, une pièce de redingote, d’un auteur tombé dans la postérité de l’Histoire, car, aux dires des Autonomes, celleux qui tombent dans la lumière de la postérité, sont celleux qui ont vendu leur part d’ombre. Nous, ne voulons que le négatif disent-illes.  
Elfriede a semblé attester la proposition, dans un coin d’une caravane, où Agathe tente de lui recoudre le trou causé par la balle juste en dessous des côtes. Malgré la douleur, elle n’arrête pas de toiser mon regard et de m’invectiver, à chaque fois que je me trouve dans son champ de vision.

    -Parce que vous vouliez jouer quoi, hein ? Une pièce de Paul Claudel ? Hein ? Vous faites de l’art comme on va à la messe, nous, comme on pose une bombe… Nous sommes des poètes-terroristes, des poèroristes… Et nous revendiquons que l’Art est une zone autonome de transformation sociale … hein… Nous ce qu’on veut… C’est introduire une lueur de sédition dans les salons bourgeois, dans les demeures aristocrates … On veut que le poison des émancipé·es les percutent en pleine face … On veut pas les émanciper … Nous … Personne … On veut faire rentrer la nuit dans leur clarté déprimante … Tu croyais quoi Papa ? Vous croyiez quoi tou·tes ici ?, hurle-t-elle, que l’Art est un miroir, une vitrine, dans lequel vous pouvez encore vous regardez convenablement ? Mais enlevez le miroir, hein, enlevez le miroir, et regardez ce que vous êtes, ce que vous êtes vraiment, à l’intérieur… Des signifiants sans signifiés, des signifiants vides… Les révolutionnaires, vous en avez fait des vitrines, des icônes, des posters dans vos appartements bourgeois, pour qu’illes deviennent du spectacle, des spectacles, des figurines, comme le reste… Quantifiable … C’est ça qui vous a anéanti·es…  

    Beaucoup n’ont pas compris pourquoi Elfriede s’offusquait autant au vue de la situation. Ses paroles épaississaient l’air. Un nuage opaque de reproche me recouvrirait bientôt. Mais Elfriede ne se doutait de rien. Agathe n’avait pas jugé bon de l’en avertir. Qui sait ce qu’elle pourrait faire si elle savait les gardes tout autour ?
Caliban et Arlequin se préparent. En l’absence de Dyonise et sans la spectatrice qu’Agathe a choisi de remplacer, nous manquons d’acteurices et les rôles sont nombreux. Les deux frères s’assemblent mutuellement de bouts de vêtements trainant dans les placards. Ils ressemblent à deux oiseaux au bord de leur nid, avant le premier envol, contemplant le vide en espérant ne pas y sombrer. Je les vois rire de leur accoutrement bigarré. Leur rire est une joie. Ce soir sera leur première scène, et sûrement leur dernière. Je me revoie à leur place, vingt ans plus tôt, alors que les collectifs d’Illustres étaient légion, que nous organisions même des festivals dans des caves, avec la rage du début, la peur de l’entrée de scène, l’essoufflement, le trac. À cette époque, je faisais encore cela pour la boule dans le ventre. Pour la sensation de trop plein qui s’en échappait, comme si en entrant sur scène, je devenais enfin quelque chose, un contour, une forme, une épaisseur. À cette époque, je disais encore des mots. Le langage d’autres traversait ma colonne d’air, la trachée. Aux premières phrases: je devenais enfin quelqu’un. C’est ce qui m’avait toujours importé. Dire les mots des autres m’avaient toujours fait entrer dans l’altérité, et c’est cette altérité là qui me faisait me sentir vivant. Je faisais cela pour l’Art, c’est vrai. Pour cette région de mon être qui n’avait plus de territoire, depuis son interdiction. Ses privatisations successives. Vingt ans plus tard il est vrai, nous avons continué, de moins en moins nombreux. Nous avons continué, mais à quoi bon ? La société est toujours de plus en plus fracturée. Les riches de plus en plus riches. La reproduction sociale a continué son chemin, creusant les écarts. Aujourd'hui les spectacles autorisés sont le miroir de ce que les puissants se plaisent à voir. Des pauvres-beaufs. Des jeunes sans rêve. Des vieux mourants. Un monde juste de ses injustices. Mais ferions nous de l’Art si le monde allait bien ? Qu’aurions nous à raconter ? Peut-être qu’un monde sans Art est le seul monde idéel possible puisque là où il y a Art, il y a conflit et donc disparité ? Fais-je donc de l’Art pour que celui-ci disparaisse au profit de la liberté de chacun·e ? Fais-je donc de l’Art pour pouvoir un jour contempler sa disparition ? Privilégierais-je l’Art au profit de la justice ?  Je ne sais plus très bien, au fond de moi, si je suis en train de nommer ces choses ou si ma fille parle à travers mes mots ? Pas le temps de penser, il faut se préparer.
La pièce a été choisie par un Autonome, un tout jeune qui a sorti un manuscrit noirci par le temps de sa sacoche, retranscrit à la plume et dont l’auteur semblait inconnu. La plèbe s’organise. On l’a lu, trouvé que c’était une coïncidence assez forte puisqu’à la fin de la pièce le théâtre est assailli par des militaires, puis on a voté au consentement, comme ça se pratique dans leur groupe, c’est à dire sans vote, pour la représentation unique et définitive de cette pièce. Kolte a disposé tout le nécessaire pour qu’à l’extinction des feus, l’estrade explose.
Tout est prêt pour le spectacle de ce soir.
Le ciel luit.

Chacun·e paraît s’occuper comme si de rien n’était, malgré les petites perles le long des visages. Les lucioles sont encore là. Et plus nombreuses encore. Le paysan a consulté ses traceurs temporels au cas où des bêtes venaient à se repointer et ceux-ci sont formels: « une densité opaque - une forêt humaine ». Arlequin a cherché des renseignements sur la toile, mais les brouilleurs ont repris du service. On présume qu’illes attendent les médias. On présume qu’illes attendent de faire ça en « live ». Ce qui nous laisse encore le temps de faire asseoir le public, qui n’a jamais été aussi nombreux que ce soir. La pièce va pouvoir commencer.

Je mets un pied sur l’estrade. La lumière s’allume. L’ingénieur me fait signe. J’entame un premier monologue muet, salué par les Autonomes, qui me regardent ému·es. J’entends le bruit d’un hélicoptère percuté celui de ma respiration, puis pénétré mon champ de vision, l’insigne télévisuelle me toise. Je ferme les yeux. Arlequin, Caliban et Kolte me rejoignent. La pièce continue. Les gardes apparaissent sur la voûte du Puys.
Nous les regardons tout les quatre, presque souriants.