CHAPITRE QUATORZE


 


    Je l’aurais presque oublié -la silhouette caninolupine- si je n’avais tourné la tête pour apprécier le spectacle de ces autonomes tentant par tous les moyens de faire franchir le rubicon du parc à leur carriole de fortune. Tout tient dans le gonflement des roues. Ces gamin·es le sauraient s’illes étaient un peu moins porté·es sur leurs batailles idéologiques. Pour faire franchir un terrain boueux ou accidenté à n’importe quel engin motorisé ou doté d’un système à traction circulaire, il suffit de pratiquer le sous-gonflage (un gamin de cinq ans qui a mis un pied une fois en dehors d’une mégapole sait cela).
    Je ne peux les regarder plus longtemps massacrer le terrain sans rien faire. Je sors de la voiture. J’y suis toujours installé, la tête gonflée d’énigmes. Le carnet rature ses mots sur la place-passager. Il y a là comme sa présence, encore familière, mais déjà étrangement absente. Kolte a décidé de s’occuper de la chose à sa façon. Ça lui a bien pris une heure pour expliquer à Agathe -réveillée par les cris d’Arlequin à la découverte du corps fracassé par l’impact- qu’on ne pouvait appeler personne, que de toute façon, nous n’avions rien à faire ici, et que si n’importe quel·le garde nous trouvait à cette heure, et en ce début de nuit, iel n’aurait qu’une solution à nous proposer: appliquer le protocole. Emprisonnement. Interrogatoire. Geôle post-démocratique. Et que personne n’avait intérêt à ce que cela se passe de cette manière. La solution avait donc été toute trouvée: Kolte ferait à sa façon pour faire disparaître le corps et nous n’aurions pas à nous en mêler. Ce soir, nous jouerions pour elle, et demain la vie reprendrait ses quartiers.
Je sors donc de la voiture, emportant avec moi le carnet de la spectatrice. Erwin me mord le mollet, il a sans doute envie de jouer, mais je n’ai pas le temps maintenant. On jouera plus tard. L’air est atrocement sec. Ça prépare l’orage ou quelque chose de plus violent encore. Des lueurs rougeâtres semblent briller dans l’air de ci de là comme des lucioles dans la nuit. Les Autonomes piétinent de rage. Plus illes s’affairent à pousser la carriole, plus elle s’enfonce dans la terre. C’est comme un jeu étrange où plus le participant s’efforce à trouver la solution plus la solution s’éloigne. J’avance en leur direction. Arlequin et Agathe sont installé·es sur des chaises de camping, autour d’un petit rondin de bois, où l’ingénieur ivre -comme à son habitude- est recroquevillé, la tête entre les mains. Dans son corps comme un petit mouvement de balancier (d’avant en arrière). Quand Agathe lui a appris la nouvelle, l’ingénieur n’a pas pleuré. Il a levé son indicateur pluviométrique puis a dit  « il faut se dépêcher avant que ça tombe si on veut jouer. La spectatrice aurait apprécié qu’on soit pas dégueu niveau météo », avant de s’enfoncer dans un silence de plus en plus épais crevant petit à petit jusqu’aux moindres gouttes de sons des moustiques environnants.
Une vingtaine de mètres me sépare du petit groupe. Illes sont une dizaine, carapacés dans des capuches et manteaux gris en poils synthétiques. On dirait des tortues galactiques. Je m’avance à quelques mètres de la scène. En d’autres contextes, la situation pousserait aux rires. Le paysan qui nous a prêté le champ s’insurge contre l’un d’entre eux:

    -Non, mais vraiment ça ne sert à rien-
    -On sait ce qu’on fait, rétorque l’autre

Mais plus la carriole est bringuebalée, plus elle disparait, asphyxiée par la terre. C’est là qu’une voix, que j’avais presque oublié, s’élève de la caravane d’Agathe, stationnée juste à côté de l’incident:

    -C’est bon, je te dis…
    -T’es sûr ? demande une autre voix 

C’est celle de Caliban.
Je jette un regard en sa direction.

    -Puisque je te le dis…
    -Comme tu voudras…

    Je cherche un temps à donner forme aux sons. Mais l’habitacle blanchâtre m’empêche la vision. Mes pas bifurquent, comme poussés par je ne sais quelle curiosité en direction de la caravane où une petite fenêtre est entrouverte. Les rideaux sont tirés, mais la petite bise du vent sec les fait trembler et, dans l’interstice d’un frémissement, laisse se distinguer deux silhouettes, l’une semblant penchée sur l’autre. Entre elles-deux, une table où sur celle-ci un masque (mi loup mi chien) est posé. Je scanne les deux visages. L’un est masculin, il m’est familier, c’est celui de Caliban. Tout à l’heure encore jeune homme et maintenant presque adulte. Des petites rides pointent aux bords de ses paupières, encadrant des yeux déjà fatigués. En face se tient un visage féminin, que je distingue à peine, le corps plié sur lui-même. Je devrais aller aider les Autonomes avec la carriole mais en me reculant, n’ayant pas vu qu’Erwin m’avait suivi, mon pied gauche écrase l’une de ses pattes arrières. Erwin hurle. Le visage féminin, fixant son thorax où stagne une tâche rougeâtre, se retourne et me fixe. Je suis pétrifié par ces yeux. C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’ils me dévisagent.

    -Pourquoi tu me regardes ? me dit-elle
    -Je…
    -Hein ? répète-elle
    -Je ne sais pas…

Ai-je vraiment dit cela ? Des mots sont-ils sortis de ma bouche jusqu’alors muette ?

    -Hein ? Tu veux quoi ? Hein ?

L’intensité de ses questions semblent pourtant dire le contraire. J’ai un trou à la place de la voix. Le souffle ne traverse plus ma trachée. Aucune lettre ne peut sortir d’un tel conduit.

    -Hein?
-Doucement Elfriede, dit d’une voix douce Caliban, en apposant ses deux mains contre ses cuisses
    -Ne me touche pas, toi…

Et le souvenir reprend corps une nouvelle fois. Elle est bien là, devant moi, séparée par une frontière synthétique. Ma fille. Celle que je n’aurais jamais pensé revoir… Des larmes coulent le long de mes joues.

    -Tu crois quoi ? Que pleurer t’excuseras ?
    -Je ne veux pas être excusé…
    -Tu crois qu’on peut abandonner et revenir ? Hein ? Comme un conquérant ?
    -Je ne t’ai pas abandonnée…
    -Tu aimerais que je dise « Papa » ?     
    -Je n’aimerais rien du tout…
    -Mais désolé, on a tué nos pères, nous…

Les mains de Caliban se sont crispées sur les cuisses d’Elfriede, comme pour lui défendre, en ce moment, de me parler de la sorte.

    -Lâche-moi, toi, putain, lance-telle à Caliban, avant de dégager son étreinte forcée.

La voilà debout à présent, face à moi, épaisse et monstrueuse, les yeux comme pailletés d’une rage inconsolable. La voilà qui s’avance, imperturbable, malgré le claudiquement de ses pas dû à la tâche de sang qui ne cesse de s’accroître sur son t-shirt.

-C’est ça que tu aimerais que je dise, « Papa »… Mais tu n’es qu’un illustre… Qui a vendu sa fille pour l’Art…

Qu’est-ce qu’elle raconte ?
J’aimerais lui répondre. Lui raconter notre séparation. Mais rien ne sort de ma bouche. Elle est à quelques centimètres de ma peau. Son grain effleure presque le mien. Je crois sentir cette odeur archaïque et primitive: mélange de musc et de savon de Marseille. Son visage se dessine avec plus de précisions encore; ses yeux-lagon, ses sourcils volcans, son nez épais et ferme. Au milieu de son front, un scintillement que je ne lui connaissais pas, comme un bindi, petite goutte de couleur posée là tel un troisième oeil mystique. Mais le scintillement paraît de plus en plus répétitif et vif. Ça ne ressemble pas à une petite pastille en papier.
Je ne sais pas si je comprends tout de suite. Je ne sais pas ce qui agit en moi à ce moment précis. Mais cette couleur, encre synthétique des fusils d’assaut, me revient en un éclair. Je me retourne, espérant en un regard découvrir l’arme factice du petit plaisantin. L’air est toujours aussi sec, et personne ne semble sentir les présences tout autour de nous. Seul Erwin me regarde avec des yeux à découper un sapin. Erwin a compris depuis longtemps. Je veux pour crier « à terre, tout le monde, à terre ». Mais rien ne sort de ma bouche. Je regarde les lucioles qui tout à l’heure scintillaient dans l’air. Elles se sont posées sur les corps de chacune des personnes présentes ce soir. Même le paysan. Si je dis quelque chose; l’ordre sera donné et nous tomberont, comme des mouches. Les gardes doivent attendre le bon moment, et l’ordre ne peut pas être donné comme ça, c’est sans doute ce qui nous sauve à l’heure actuelle. Nous sommes comme en sursis, attendant la validation de la présidence lorsque le ou la supérieur·e aura annoncera clairement: « cibles verrouillées »

Je me retourne une nouvelle fois. Rien ne sert de leur faire presser la gâchette. Peut-être que Caliban saura lire dans mes yeux.

    -Regarde moi, je te parle …

Elfriede s’est maintenant rapprochée. Son souffle me terrasse. Je regarde Caliban, et feintant de m’essuyer une larme, effleure le centre de mon front, tout en jetant un regard vers celui d’Elfriede. Et Caliban comprend.
Il sort lentement de la caravane, en direction des Autonomes.

    -Hein, je te parle… continue à dire Elfriede. 

Désolé ma fille, mais il faudra attendre encore pour les reproches et la réconciliation.