CHAPITRE TREIZE


    On passe l’arche de la mégapole. Les paysages forestiers se devinent enfin, dessinés à flanc de coteau, laissant apparaître l’architecture du désastre; des résineux, alignés à perte de vue, aux gardes à vous, transformés au bout de trente ans en meuble discount. Ici, entre nous, on appelle ça: la vallée du convertible. Le paradoxe ultime: des espaces à perte de vue occupés à la construction de solution d’aménagement pour des habitats étriqués d’espace. Comme si le progrès s’était assis sur la vallée.

La spectatrice n’a pas bronché depuis qu’on a repris la route. Parfois elle me regarde tout en caressant la tête d’Erwin qui lape l’air comme les ailes d’un vautour au dessus d’un feu de forêt. J’aurais envie de hurler, de dire ma rage, mais de simples gouttes de sel ruissellent par intermittence le long de ma joue, qu’Erwin s’applique à essuyer.  Et si Agathe avait raison… Et si Franca était au centre de l’Histoire …

Dans quelques kilomètres à peine, on sera arrivé·es à destination. Un paysan-combattant nous a prêté·es un bout de terrain où l’on s’installera pour la nuit. Et comme il reste encore des créneaux-horaires avant que la lune ne tombe, on en profitera pour apprendre les rôles et faire un peu d’éducation aux gamin·es.

    On sort direction « les confins des puys », selon les indications de l’ingénieur.     Il est le seul à  connaître les coordonnées des espaces de représentation. Comme ça si une taupe logeait parmi nous, elle ne pourrait alarmer les autorités sur le lieux et l’horaire de notre prochain théâtron.
Pour ce soir, l’ingénieur a dû trouver quelque chose dans le coin, et comme il est plutôt branché archéo, on peut être sûr qu’il s’agit d’un espace dans le parc naturel. Il y a l’ancien Puy Pariou pas loin. Si c’est le cas, il va nous falloir redoubler de vigileance. Le Puy appartient aux militaires à présent et le site doit être sous surveillance renforcée. Il faudra que l’ingénieur n’ait pas l’ivresse de travers pour contourner les pare-feus.

    Les R11 titubent en file indienne, à travers la sinuosité des départementales. Des ombres parfois apparaissent dans le rétroviseur, comme si nous étions suivi·es par une masse invisible. La spectatrice pose l’une de ses mains contre ma cuisse droite.

    -Je suis désolée pour tout ça, me dit-elle.

Je n’ai pas pris le temps de la regarder depuis la sortie de l’arche. Mon regard dévie de la vitre-arrière à son visage. Elle a les traits marqués. Un visage rempli de doutes et d’angoisses.

    -Je ne voulais pas tout ça, dit-elle. Je ne voulais pas…

Je ne comprends pas. De quoi parle-t-elle exactement ? De nos représentations ? De Franca ? D’Agathe ? De ma trachée ?

    -Je faisais juste ça, pour la beauté, pour la beauté du geste, me dit-elle

Je ne comprends toujours pas. Mais son visage, qui par le reflet du rétroviseur semblait tout à l’heure une pierre graveleuse se met à ressembler à une mer de sable, lisse et apaisée. Elle sort de sa poche son carnet, qu’elle me tend d’obligation. Je ne bouge pas. Les mains-crampons sur le volant.

-J’espère que tu me comprendras, dit-elle. La distribution des rôles de ce soir est écrite. Tu verras. C’est une spéciale celle-là.

Je ne bouge pas. J’ai les dents qui se serrent. Qu’est-ce qu’elle veut bien pouvoir dire ? Je veux freiner mais mon pied enfonce la pédale d’accélérateur. La R11 aboie. Mon visage se tourne vers elle, comme au ralenti, tentant par ce stratagème de la pétrifier sur place pour qu’elle m’explique ce qu’il se passe, mais elle a déjà posé le carnet contre la boîte de vitesse, sa main gauche contre la ceinture, la droite contre la poignet de la portière.
Je veux freiner violemment, mais c’est déjà trop tard.

Le choc est d’une terreur sans nom.
Je klaxonne. Longue clameur mécanique. Caliban et Kolte s’arrêtent un peu plus loin. Tout le monde se précipite. Le corps sans vie de la vieille dame -un cerf percuté par le bitume- git entre deux lignes pointillées.

    -Putain, mais qu’est-ce qu’y s’est passé ? hurle Kolte

Je n’ose pas même le regarder. Je tiens serré le carnet contre ma main. J’en saurai plus une fois que j’en aurai terminé la lecture. Kolte s’affaire au près du corps inanimé de la vieille dame, de ses grandes pattes d’ours, il tente une réanimation. 1.2.3. Caliban reste en dehors, le regard perdu au loin fixant la route.

-Elle est… dit Kolte, sans réussir à terminer sa phrase
-De toute façon, c’était elle la taupe, dit Caliban
-Qu’est-ce que tu vas raconter là, dit Kolte, en se ruant vers Caliban

Je m’interpose.
Caliban a pris de l’âge depuis notre dernière nuit. Le jour l’a grandi. Epaissi.
Au loin, la masse invisible que je percevais par le rétroviseur prend forme tout à coup: un long caravansérail d’Autonomes. Des carrioles tirées au scooter. Des charrettes au mp3.

-Qu’est-ce qu’ils font là, celleux-là ? hurle Kolte à Caliban
-T’en fais pas… Ils sont avec moi répond l’enfant-devenu-grand