CHAPITRE DOUZE     


    La salle est sombre. Des odeurs crasses de pisses et de chiures humaines. Ça fait quatre jours que je suis ici. Illes ne m’ont laissé manger qu’une fois. Un bouillon avec des pâtes algébriques, dans lequel un des gardiens s’est plu à uriner. En me le disant après ingestion. La gerbe est encore là. Flaque sur le carrelage quasi-cristallisée. Elle forme comme un miroir au sol reflétant le néon blafard au plafond dans un cercle concentrique: le néon, moi, la gerbe, le néon, moi, la gerbe…

    -Alors ?     
    -Négatif ? 
    

    -Il ne dit toujours rien?
    -Toujours rien…

Ils se relaient. La plupart du temps ils sont trois. Des hommes. Trois, à jouer toujours les mêmes rôles. Il y a le colonel, puis ses deux vassaux. Bien que les corps tournent dans ces attributions, ce sont toujours ceux-ci qui sont présents en face de moi. Le rôle du colonel tient également celui de l’ordre républicain. Les répliques sont mesurées. C’est lui qui pose les questions

    -On veut des noms. Vous comprenez. Des noms d’Illustres. Comme vous. On vous écoute.

Les autres ne font qu’appliquer les coups, se répartissant les rôles en fonction du degré de frappes.

    -Je n’ai pas entendu. Vous jouez à quoi là ? Au brave ? Mais vous savez, les autres, celleux qu’on a arrêté. Illes ont pas mis cinq minutes à parler eux, et vous savez quoi ? Votre nom nous a été donnés plusieurs fois…

L’intimidation ne me fait rien. Je suis pas un héros, mais je ne suis pas une balance non plus.

     -Vous comprenez dans quelle situation vous vous mettez et surtout vous nous mettez en pratiquant le mutisme ?

Ils veulent des noms. Ils en veulent trois au moins. Trois et on est quitte. C’est comme ça qu’illes font, toujours. C’est comme ça sûrement que je suis tombé. Si tu donnes les noms, ils t’offrent le droit à une nouvelle identité, de nouveaux papiers, un nouveau scan biométrique. Mais personne n’en n’est sûr. Personne n’a jamais revu les Illustres arrêté·es.

Ils veulent faire cesser les représentations interdites, que le territoire de l’imaginaire soit régi par une réglementation stricte. Ce qu’ils entendent: dicter nos rêves, pré-figurer nos utopies, matraquer nos schémas narratifs, storytellinguiser nos vies. Ayant tout colonisé, c’est sans doute le dernier espace qui leur restait pour croître davantage.

    -On veut des noms… Vous comprenez, n’est-ce pas ?

Je n’ai qu’une phrase en bouche, que je répète en boucle, avec de plus en plus de difficultés, dûes notamment aux nombreux coups assénés à ma mâchoire, à la soif paralysant ma gorge, et à la fatigue de ces lumières insolentes qu’ils m’obligent à regarder sans cligner des yeux (les paupières attachées à un dispositif coercitif).

    -Où sont elles ?
    -Qui ?
    -Où sont elles ?
    -Il comprend rien celui-là…
    -On t’a demandé des noms…
    -Où sont-elles ?
    -Tu les retrouveras si tu coopères

Ils viennent de dire la phrase fatale. Celle qu’il ne fallait pas dire. Celle qui m’implique dans la survie D’Elfriede et de Franca. Et voyant peut-être que cela a produit quelque chose en moi, ils la redisent

    -Tu les retrouveras, si tu coopères. Tu comprends ?
    -Juste trois noms…
    -Je veux voir ma fille… Et après… D’accord…
    -Tu veux voir ta fille ?
    -S’il vous plait …
    -Tu comprends ou tu ne comprends pas que ce n’est pas toi qui décides
    -…
    -Trois noms ?
    -Je…
    -Dis nous
    -Et ma femme ?
    -Mais tu comprends rien…
    -Je peux au moins lui écrire pour lui dire que je vais bien …
    -Lui écrire ?

J’ai lancé ça sans y croire. C’est ma dernière chance. Pour leur donner un signe de mon existence. Un signe de mon existence au monde qui n’en n’a pas depuis quatre jours.

    -Apportez lui une feuille et un stylo, dit le colonel
    -Très bien

La feuille est déjà maculée de mots.

    -Désolé c’est ma liste de course, dit l’un des deux vassaux

J’écris quelques lignes. Quelques lignes à Franca. Je m’excuse de tout. Elle avait raison. Nous étions recherché·es et je nous ai mis en danger en feintant de ne pas le savoir.

    -Fini ?
    -Vous lui donnerez ? 
  

     -Oui…

Je tends le papier au colonel.

    -Apportez ça à sa femme…
    -Très bien chef

Le colonel regarde s’éloigner le vassal puis me fixe, avec beaucoup d’insistance. Je lis dans ses yeux comme dans une mare à crocodiles .

    -Des noms maintenant…

J’acquiesce. J’ai encore le stylo dans les mains.

    -Vous voulez des noms ?

Et je me le plante dans la trachée. En plein milieu des cordes vocales. Je ne leur suis plus d’aucune utilité à présent. Aucun nom ne pourra sortir de ma bouche. Je ne serai pas ce traitre qu’ils auraient aimé que je devienne, quand bien même j’en perdrai l’usage de la parole.