CHAPITRE ONZE
 


    Pour sortir de la ville, il faut affronter trois kilomètres de Mall, avec en prime au bout de la longue avenue Bolloré, juste avant la grande arche des martyrs de la libéralisation, censée symboliser la frontière plus tellement opaque entre vivant·es et animaux, le Théâtre du Bibendum-Michelin. Impossible d’esquisser son inexistence puisqu’une mascotte d’une vingtaine de mètre de haut à l’effigie du bonhomme de la marque, en rondin de pneu, maculée d’un masque de Commedia d’Ell’Arte, atteste de sa présence, avec en sus, sur la devanture du théâtre, une citation détournée d’un classique de la littérature des fast-foods. « Venez ici comme vous êtes ». Si on a pas compris comment le capitalisme patriarcal s’est restructuré aux sortirs des révolutions éco-féministes intersectionnelles du XXème et XXIème siècle, ce théâtre en est un exemple même. D’abord pour ce qu’il symbolise : le renouveau du paternalisme industriel avec son fonctionnement en râteau, ses maisons ouvrières identiques, son état dans l’Etat. Mais aussi et surtout parce qu’il représente l’un des prototypes les plus évolués en matière de partenariat public-privé, où sur trois étages art et marchandise se tiennent la main et où la salle de spectacle est avant tout le réceptacle de ce qu’il se fait de mieux dans les écrans: émission télévisée reconvertie en théâtre de boulevard, one-man-show hétéro-identitaire, vingt heures sentimentalisées, théâtre à série où le public -le·a client·e- choisit lui-même les courbes narratives de ses personnages (ainsi que des acteurices qu’iel choisit lui-même d’éliminer parce que jugées pas assez compétiti·f·ves emphatiquement).
Tout ce qui se tient lieu d’officiel est ici en matière de représentation.
Le reste est illégal.

Quand on passe devant le bibendum, on a l’habitude de pas regarder. C’est comme une honte que l’on a intériorisée. Mais aujourd’hui, fait étrange, des camions de gardes et de pompiers sont postés, devant le théâtre, sur la route, en nombre conséquent. On pense encore à un barrage. On pense que ça y est. C’est fini pour nous. Que la baston entre les A.F et les Autonomes les a conduits jusqu’à nous. La spectatrice me regarde avec des yeux à savater un ministre.

Kolte ralentit devant. On suit. On laisse passer quelques véhicules entre nous pour pouvoir se retourner si la situation venait à déraper. On dit à Caliban de passer derrière. Arlequin et lui ne doivent pas être pris et Agathe a certainement été identifiée. C’est elle qu’illes reconnaîtront en premier. Caliban obtempère. Son véhicule zigzague sur la chaussée, manque de renverser un pylône, décélère, puis se retrouve quelques véhicules plus loin. Le gosse assure. On a de l’avenir avec des gamin·es comme lui. Pour une première conduite, c’est assez impressionnant.

À l’approche du théâtre, la situation s’éclaircit. Les gardes ont le regard rivé en l’air. Les pompiers négocient l’installation d’une lance à incendie. On suit des yeux la trajectoire de ceux qui suivent des yeux le feu, comme des bêtes ébahies. Quelque chose semble fumer dans l’air. Aucun de nous ne l’avait remarqué, trop habitué à l’ignorer, peut-être parce que déjà pour nous, cet espace n’existait plus vraiment. Toujours est-il qu’en nous arrêtant à une dizaine de mètres du bâtiment et en levant les yeux ça se remarque plus nettement: le bibendum est en train de fumer. C’est encore léger. Ça ne brûle pas encore tout à fait, mais d’ici quelques minutes, le feu  ne tardera pas à réduire le bonhomme en cendres.

Une foule s’amasse petit à petit devant le bâtiment. On sort des véhicules, persuadés que la multitude cagoulera nos identités. Les gardes ont l’air remonté.

-Illes ont mis le feu, dit un garde. La colère semble lui sortir par les sourcils. Il s’en tape le crâne pour se la rentrer dedans. Les salauds
-Illes sont où ? dit un autre  
-Les portes coupe-flamme se sont fermées
-Illes sont dedans ?

Visiblement les incendiaires seraient bloqué·es à l’intérieur. On n’en connait pas encore l’identité, mais à voir les regards que Kolte et la spectatrice s’adressent, ça laisse peu de doutes. Les boaliens ont encore frappés. D’autant plus qu’au centre de l’édifice, la maxime fast-foodienne est en train d’être recouverte d’une grande banderole, par des corps dont on ne distingue que les visages d’animaux masqués s’attelant à la placer par les fenêtres du troisième étage.

Des gardes mettent en joue. Avec leur canon sonore.

-Qu’est-ce que vous faites là ? demande une garde, voix féminine, casque intégral. On dirait leur cheffe
    -On met le canon… dit l’un des gardes qui installent l’engin
    -Pour ?
    -Les étourdir
    -Vous comprenez pas ?
    -Quoi ? 
    -C’est des gamin·es
    -Et alors ? 
    -Le canon sonore, ça marche pas sur les ados
    -Alors qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ?
    -Tirer  
    -Flash-ball Impact ?
    -Balle réelle
    -Quoi ? 
    
On a entendu la même chose. Illes veulent tirer à balle réelle sur les boalien·nes. Certain·es de la multitude s’arrachent des cris de protestation. D’autres commencent à lancer des encouragements. La multitude se déchire.

    -Des boalien·nes ? Brûler les. Comme les hérétiques, dit l’un·e
    -Vous voyez pas que c’est des mômes… dit un·e autre

Des gardes mettent en place un corridor autour de leur cheffe, et de la troupe d’élites qui se met en position; snipers et lunette optique.
Obnubilés par les paroles de la cheffe, on a oublié de relever la tête pour regarder les mots sur la banderole. Celle-ci est à présent déployée, de long en large du bâtiment: « toute création naît de la marge, et nous renvoie à ceux qui ont renié les dogmes et les morales subies, les idéologies reconnues, dans l’engagement du vécu. »
Cette phrase… J’ai presque du mal à en finir la lecture.

-Ça va? me demande Kolte, qui a sans doute remarqué le mouvement d’oscillation que la phrase a produit en moi. Hein ? Qu’est-ce que t’as ?

Je signe que oui, c’est rien. Mais cette phrase, de l’artiste Michel Journiac, m’en rappelle d’autres, de David Wojnarowicz, de Pier Paolo Pasolini, de Fassbinder… De ces phrases dont chaque nuit, avec Franca, nous écumions le sens et la profondeur, et que nous bercions à Elfriede pour qu’elle s’endorme.


    Dans le ciel, Bibendum flambe. Les pompiers ont arrimé la lance à une nacelle. Le camion se rapproche du bâtiment.

    -Arrêtez, leur dit la cheffe
    -On doit éteindre l’incendie avant qu’il ne brûle entièrement, dit un pompier
    -Les ordres ont changé, termine la cheffe
    -C’est à dire…

Le pompier comprend très bien ce que ça veut dire. On comprend très bien ce que ça veut dire. La multitude encourage ou désavoue. Une rixe éclate, vite maitrisée par un deux coups de gégène portative.
Leur cheffe a choisi ses priorités: anéantir les boalien·nes. Mais si Elfriede était à l’intérieur ?  

    -Ça bouge, dit un des snipers
    -Vous en voyez combien ?, dit la cheffe
    -Une dizaine
    -Allez-y…
    -Maintenant ?

Je sens mon corps partir. Je sens mon corps se ruer de l’avant vers le sniper avant qu’il ne tire. Je sens mon corps bondir. Je sens le lion. Le tigre. L’attaque de la proie. Je sens mon corps lui arracher ses lunettes. Lui rentrer le fusil dans la bouche et lui vider ses cartouches à l’intérieur.

    -Et après, hein ? semble me dire Erwin

Il tient ferme dans sa gueule ma jambe gauche, impossible de bouger. Kolte s’est placé devant moi. Il a compris également qu’Elfriede pouvait être ici. La spectatrice me tient par la main.

    -Fais pas de connerie, dit-elle

J’enrage.

    -Position parfaite pour tir, dit le sniper
    -Et les autres ? demandent la cheffe
    -Ciblée verrouillée, disent-ils
    -Tirez

Dix coups partent. Comme des rafales silencieuses. Nettes. Précises. Un tir. Un impact dans la vitre. Un corps qui tombe. En trois temps. Puis le silence, du côté de la multitude. Pesant

    -Cible abattue, disent les snipers tour à tour
    -Alors, on remballe…

Des applaudissements. Des pleurs. Je mine de tomber. Erwin me rattrape par le museau.

    -Allez. On reste pas là, dit la spectatrice

Tout le monde se disperse, la cheffe également, presque satisfaite, qui termine à l’adresse d’un pompier, en lui disant qu’il peut ranger la lance et sortir les brancards. On retourne aux R11. On fait signe à Caliban qu’on va redémarrer, mais il n’est pas dans le véhicule. Agathe dort profond sur le siège passager, récupérant de ses blessures. Arlequin n’est pas là non plus. On regarde à droite. À gauche. Quand un cri, un cri profond, semblant tomber du ciel, venant du troisième étage du théâtre nous ramène devant le bâtiment.

    -Cheffe ? dit un des snipers
    -Quoi ? demande-t-elle
    -Ça bouge encore…
    -Comment ça ? 
    

    -Y’a encore du mouvement
    -Quoi ?
    -Oui …
    -Combien ?
    -Trois…
    -Trois ? 
    

    -Affirmatif
    -Vous pouvez tirer ? 
  

    -Les cibles s’éloignent…
    -Où ça ?
    -Par derrière …
    -Envoyez tout le monde

La multitude s’est également rapprochée à l’annonce du nouvel assaut. On ne peut s’empêcher de penser qu’Arlequin et Caliban ne sont pas étrangers à cela. Des gardes passent par l’arrière. La cheffe fait les cent pas devant le théâtre. Ça dure quelques minutes. Où nous sommes figé·es les un·es aux autres. Un garde revient.
    
    -Vous les avez trouvé·es, dit la cheffe
    -Négatif …
    -Comment ça ?
    -Juste des traces de sang …
    -Vous avez laissé s’échapper une cible ? 
    

    -C’est comme s’illes s’étaient volatilisé·es…
    -Mais comment est-ce qu’il aurait fait pour se volatiliser ?

Je sens cette présence familière derrière moi. Je me retourne doucement, pour ne pas éveiller l’attention de Kolte et de la spectatrice, aux aguets du scénario policier. Arlequin et Caliban sont là, au loin, portant une troisième personne par les épaules, un masque mi-loup mi-chien sur le visage, et l’engouffrant par la porte de la caravane.
Je souffle profondément.

    -Qu’est-ce qu’y se passe ? me demande Kolte

Rien. Je signe. Rien. Puis rigole de soulagement.

    -Vous allez bien me les trouver dit la cheffe, exultant de rage
    -Madame… C’est trop tard… Y’a plus personne là-dedans…
    -Comment ça ? Quoi ? 
  

     -On a neuf corps à l’intérieur
    -Et ?
   -Les capteurs géothermiques attestent de la présence d’un autre corps, puis de deux autres, après les tirs
    -Merde… Putain… Fais chier…
    -Et visiblement… C’est leur cheffe qu’on n’a pas trouvé
    -Leur cheffe ?
    -On a les enregistrements sonores de l’intérieur… Vous voulez les écouter ? 
    

     -Plus tard…
    -On sait juste son prénom…
    -J’ai dit plus tard
    -Illes disent qu’elle s’appelle Elfriede

La cheffe explose d’une colère à déraciner un chêne. Dans son énervement, elle retire son casque, laissant apparaître le visage d’une femme à la chevelure orange-froissée.

    -Ferme les yeux, m’ordonne Kolte

Je n’y arrive pas. 

    -Ferme les yeux, me dit-il en me mettant ses mains dessus

Je n’y arrive pas.

    -Tu vas fermer les yeux, me dit-il en me serrant contre sa poitrine.




    On repart. Les pompiers entrent dans le bâtiment. Ressortent les brancards remplis d’enfants au totem animal. Des quidams filment. Postent-live. Des échanges de coups d’autres badauds sur la violence des gardiens et la proportionnalité des tirs. Kolte fait signe d’y aller. J’allume le moteur. Ça tousse et je pleure.

    -T’as rien vu, me dit la spectatrice. Vraiment… T’as rien vu…

On s’éloigne.
Par le rétroviseur, je jette un dernier regard sur le bâtiment. L’absence du bibendum, le ciel maculé de fumée, les vitres du troisième étage teintées de sang, et cette femme, cheffe gardienne, et sa chevelure rousse, que je connais si bien, la tête recroquevillée entre ses mains, en larmes ou en rage (d’ici, difficile à voir) sur le perron du bâtiment. Et la R11 derrière, conduite par Caliban, et cette silhouette étrange, mi-humain-mi-animal, à l’arrière, dans l’ombre de la caravane. La spectatrice éteint mes rêveries.

    -Regarde la route va, regarde la route… Elle est encore longue…