CHAPITRE UN


Comme toujours il faut replier avant que ça ne s’ébruite.
L’équipement est sommaire et ne nécessite pas plus de dix minutes de démontage. C’est la spectatrice qui l’a voulu ainsi, histoire comme elle le dit souvent, « de ne pas faire trop d’histoires ».

L’horizon transperce les petites collines auvergnates jusqu’à se perdre au loin, sur la verticalité du Puy de Dôme.
La fête a été puissante. À un moment, on a bien cru qu’Agathe allait se prendre pour Médée et qu’elle allait véritablement les faire disparaître ces mômes, s’illes n’arrêtaient pas de crier dans la caravane.

-Ô les mômes! On respecte Corneille! avait dit de sa voix rocailleuse la spectatrice, assise devant l’estrade
-Corneille?, avait demandé un petit
-C’est qui de celui-là? avait achevé un autre
-Un homme, de la fin du temps des oiseaux, avait répondu la spectatrice et le silence s’était fait.

    Il y avait eu concertation ce soir là, juste avant la fête et c’était tombé sur cette pièce. La spectatrice en avait patiemment retranscrit ce qui lui restait en mémoire. Le reste, tel·les les comédien·nes de Goldoni avait été fait en jeu.

L’ingénieur termine de déboulonner les vis des tréteaux, qu’il range dans sa petite boîte à écrou, un sigle « entrée interdite » placardé bien en évidence pour éviter à n'importe quel quidam de faire effraction dans son matériel. C’est lui qui gère tout ça. Quand on regarde la fumée se dissiper et s’acoquiner au nuage, nous la troupe, dans l’aube radieuse, il a toujours son petit sourire. Il a fait les repérages, choisit l’espace pour nous. C’est sa petite victoire à lui lorsque l’on est heureux du paysage.

Il faut faire vite. Tout remettre en ordre avant que quelqu’un ne s’aperçoive de notre présence. Il pourrait y avoir des dénonciations, et puis la troupe est au complet, alors si quelqu’un·e venait à croiser notre chemin, on ne pourrait pas le prendre avec nous. Des caravanes, on en trouve plus. Seulement au marché rouge, et encore…

Erwin halète la cadence du démontage. Ses petites oreilles frisées se bataillent dans le vent discret. Regardant au loin, là où il y a quelques siècles encore devaient se tenir des alpages, la présence fantomatique d’un aïeul canidé pissant sa pleine vessie nocturne.

Un geste de l’ingénieur nous fait comprendre que tout est chargé. Chacun·e monte dans son véhicule et on est parti·es.
Derrière nous le feu se dissipe, emportant avec lui les costumes fabriqués la veille.

Cette nuit, un autre feu brûlera.   
Et le jour pourra à nouveau renaître